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samedi 22 avril 2017

Quand dire, c'est prendre refuge







Quand dire, c'est prendre refuge





    Dans mes études de philosophie, j'avais été fortement marqué par la pensée de John Langshaw Austin. On ne peut pas dire que j'ai beaucoup étudié la philosophie analytique à l'époque : l'université dans laquelle je me trouvais était malheureusement beaucoup plus braquée sur la philosophie continentale, la phénoménologie, la déconstruction et la pensée '68. Mais j'ai assisté un peu par hasard à un séminaire sur une controverse entre Searle et Derrida à propos d'Austin. Nous étions deux à ce séminaire avec le prof spécialiste de philosophie analytique... Mais j'avais trouvé cela extrêmement stimulant, surtout dans la mesure où cela enrichi ma conception de la philosophie bouddhique.


       Pour résumer très brièvement la pensée d'Austin, dans son ouvrage le plus célèbre « Quand dire, c'est faire », Austin se livre à une analyse poussée des propositions performatives. Qu'est-ce qu'une proposition performative ? C'est une proposition qui crée quelque chose. Jusqu'à Austin, les philosophes s'étaient contentés d'analyser des propositions descriptives : par exemple, les syllogismes d'Aristote. « Socrate est un homme » nous rappelle que Socrate n'était pas une licorne. « Tous les hommes sont mortels » nous rappellent notre triste condition humaine, de passage en ce monde. De ces deux prémisses, Aristote en déduit une proposition nouvelle à propos de Socrate : si tous les hommes sont mortels et que Socrate appartient bel et bien au genre humain, alors Socrate est bel et bien mortel, ce que l'Histoire a confirmé. Mais toutes les propositions de l'indicatif ne décrivent pas nécessairement le réel ; certaines propositions créent une réalité du simple fait qu'elles sont énoncées.

       Par exemple, quand le président d'une assemblée prend la parole pour dire : « je déclare la séance ouverte », le simple fait de prononcer ces mots provoque l'ouverture de la séance. Le président n'a pas décrit un état de fait, mais il a contribué lui-même à l'ouverture des débats. Quand le maire à un mariage prononce ces mots : « je vous déclare maris et femmes », il fait des jeunes gens qu'il a devant lui des époux et épouses. Quand je déclare à un ami : « je te parie vingt euros qu'il fera beau demain », je formule un espoir concernant le temps demain et je lance un pari (le mauvais temps me coûterait vingt euros).

        Quel est le rapport avec la philosophie bouddhique ? À l'époque, je cherchais à scinder la philosophie de la religion dans le bouddhisme. Je pensais (et je continue à penser) que le culte du Bouddha avec ses statues gigantesques, ses prières et ses cérémonies occultait la philosophie du Bouddha qui peut apporter tant de choses à l'humanité. À ce moment, j'étais gêné par la prise de refuge. On devient bouddhiste quand on prend refuge dans le Bouddha, dans le Dharma (la Voie qu'enseigne le Bouddha) et dans la Sangha (la Communauté des Êtres Nobles qui ont suivi la Voie du Bouddha et sont parvenus à atteindre des fruits de la pratique spirituelle). C'est donc le « triple refuge » dans les « trois Joyaux ». Cette prise de refuge me semblait un acte très religieux, comme si le Bouddha allait intercéder en votre faveur si vous preniez refuge en lui. Un peu comme on s'en remet à Jésus, à l'Esprit-Saint et à la très sainte Église catholique et romaine avec le pape, les anges et les saints, pour avoir son âme sauvée dans le catholicisme.

       Mais Austin m'a aidé à comprendre que la prise de refuge dans le Bouddha, dans le Dharma et dans la Sangha n'avait rien de religieux, mais que c'était en fait un geste philosophique. Quand je déclare : « Je prends refuge dans le Bouddha jusqu'à l’Éveil, je prends refuge dans le Dharma jusqu'à l’Éveil, je prends refuge dans la Sangha jusqu'à l’Éveil », c'est là une proposition performative. En déclarant la prise de refuge, je fais du Bouddha, du Dharma et de la Sangha des refuges pour ma conscience. Le Bouddha dans cette prise de refuge n'est pas extérieur à moi : il n'est donc pas un refuge en soi. Pareillement, le Dharma et la Sangha ne sont pas extérieurs à moi et ne sont pas des refuges en eux-mêmes.

          C'est précisément moi qui décide de faire du Bouddha un refuge, du Dharma un refuge et de la Sangha un refuge. Le Bouddha est un refuge pour moi dans la mesure où il incarne l'idéal de la libération et qu'il incarne un modèle fondamentalement positif pour moi à imiter. Le Dharma est par excellence un refuge dans la mesure où sa mise en pratique m'écarte de la souffrance et des causes qui créent la souffrance. C'est même le but du Dharma tel que le Bouddha l'a enseigné dans son tout premier enseignement, le Soûtra de la Mise en Mouvement de la Roue du Dharma : trouver une solution au problème de la souffrance, comprendre l'origine de la souffrance, envisager la cessation complète de toute souffrance et s'engager sur le chemin qui mène à la cessation de la souffrance. La Sangha est un refuge en ce qu'elle illustre que le Dharma n'est pas seulement réservé à des êtres naturellement exceptionnels, mais que tout le monde peut écouter les enseignements du Bouddha et parcourir le chemin jusqu'à son terme. Par ailleurs, la Sangha a assuré la transmission de la doctrine bouddhique jusqu'à nos jours et l'a transmettra aux générations futures. Elle est amenée à produire encore des grands bienfaits pour l'humanité future.


Le Bouddha, le Dharma et la Sangha ne sont pas des refuges qui existeraient indépendamment de moi, de manière transcendante, et qui attendraient que j'ai foi en eux pour que leurs pouvoirs de bénédictions descendent sur moi. C'est moi-même qui fait du Bouddha, du Dharma et de la Sangha des refuges dès lors que je comprends en quoi ils sont des protections pour mon existence. C'est moi-même qui établit ce rôle protecteur. La déclaration a alors bel et bien un rôle performatif, même si cela ne peut pas rester que des paroles : il faut que je distincte clairement avec ma pensée et ma vision profonde en quoi Bouddha, Dharma et Sangha sont effectivement des refuges, que j'approfondisse cette compréhension et que je me rapproche dans les faits de ces refuges. Sinon cela revient à être comme un randonneur de montagne qui se lamente de passer la nuit sous les intempéries, dans le froid et la neige tout en sachant pertinemment qu'il y a un refuge de montagne à moins de cent mètres !









Bouddha Thaï, 15ème-16ème siècle, Musée Guimet à Paris





Voir aussi à propos du bouddhisme considéré comme une philosophie plutôt que comme une religion : 

Le bouddhisme, philosophie, religion ou mode de vie ?

Le Dharma, philosophie ou religion?






Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.








John Langshaw Austin










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