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mercredi 18 octobre 2017

La question du libre-arbitre (1ère partie)



La question du libre-arbitre (1ère partie)




    Suite à mon article « Choix et liberté », il y a eu toutes sortes de commentaires, questions et objections auquel je voudrais répondre ici partie par partie. Pour commencer, Tara disait : « Nous sommes ici face à un véritable paradoxe dans le bouddhisme. Le bouddhisme affirme à la fois le déterminisme de l’esprit avec la loi du karma et en même temps le pouvoir de transformer ce karma dans le présent. Si nous sommes déterminés à chaque moment par les empreintes de nos actions (karma antérieur), comment est-il possible de s’en affranchir pour transformer nos actes présents ? Car si la totalité de l'existence est conditionnée, relative et interdépendante, comment seule, la volonté, elle même conditionnée pourrait-elle être libre ?

lundi 16 octobre 2017

Lotobiographie





Lotobiographie


J'ai tout fait ou presque tout vu tout aimé
J'ai dormi dans la rouille des brumes
J'ai traîné chie-l'âme sur les quais du malheur
J'ai dormi à la belle étoile en prison sous les ponts
J'ai vu la mort clignoter dans les yeux des enfants
J'ai hésité attendu persuadé que tout était fini
J'ai vu les zombis coincés entre le 20ème et le 21ème siècle
J'ai regardé dans le rétroviseur, narguant le traîne-dieu
J'ai tiré la langue à cet idiot qui se dit poète
J'ai dit ceci cela bien déconné foncé tête baissée
J'ai encore un faible pour un oui ou pour un non
J'ai rêvé d'un grand bruit sur la lune
J'ai holographié tous les paysages
J'ai chanté sous les érables nus et les séquoias géants
J'ai somnolé sur les rochers muets et le jour s'est évanoui
J'ai chevauché un essaim de lumière m'abîmant dans le lointain
J'ai flippé et il a fait nuit dans ma tête
J'ai sauté à pied joint dans le vacarme du temps présent
J'ai repoussé la lumière jaune des morts
J'ai été enseveli par les haines hallucinées
J'ai rêvé d'une baraque au fond de la forêt
J'ai rêvé d'une solitude chaude et glacée pour rire et pleurer
J'ai regardé les autres mourir en file indienne
J'ai au creux de la main printemps été automne hiver
J'ai bu tous les alcools goûté tous les poisons
J'ai pris racine sur cette étoile qu'est le hasard


Claude Pélieu



samedi 14 octobre 2017

Deuil et consolation




Deuil et consolation




      Un ami me demande comment mieux vivre son deuil. Dans son cas, il s'agit de ces animaux domestiques dont la mort l'affecte beaucoup. Mais en fait, que ce soit des personnes humaines et que des personnes animales, il s'agit d'être cher dont le décès peut nous accabler du jour, des semaines, voire des mois. Comment mieux vivre son deuil ? Un penseur de l'Antiquité, Boèce, voyait dans la philosophie une source de consolation. C'est d'ailleurs le titre de son ouvrage le plus célèbre : « Consolation de la philosophie ». Boèce l'a écrit alors qu'on l'avait jeté en prison et qu'il se lamentait au fond de sa geôle en attendant d'être exécuté . Tout le livre consiste en un dialogue avec la Philosophie incarnée sous la forme d'une déesse. Mon propos se veut moins grandiose, mais il s'agit quand même de se poser la question de la consolation que comporte la transformation philosophie de sa être et la transformation de sa vision du monde.


      Tout d'abord, un constat d'humilité : la philosophie peut aider à mieux vivre un deuil, mais elle ne nous enlève pas notre nature humaine, trop humaine. Elle ne fait pas de nous des robots complètement insensibles à la douleur du monde. Et c'est tant mieux. Je précise ce point parce que notre société fait miroiter aux gens le projet d'une maîtrise totale de soi-même et de ses affects ; et souvent malheureusement, la méditation bouddhique est pensée comme un moyen d'atteindre une impartialité totale doublé d'un contrôle entier sur soi-même. On va pratiquer la méditation pour devenir plus efficace et rentable sur la marché du travail. Pour ma part, je ne pense pas que ce soit là un but à atteindre, ni que ce soit possible, ni que ce soit souhaitable. Le but n'est pas de devenir insensible et imperturbable, mais d'apaiser doucement cette tristesse et ce désespoir au fil des heure sou au fil des jours. Permettre à la joie et à la vie de rejaillir sous les cendres.




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   Tout d'abord, il est important de méditer sur l'impermanence : tous les phénomènes composés sont voués à vieillir, à péricliter, à disparaître, à être détruit en fin de compte. Rien n'est éternel. Les êtres vivants sont aussi des phénomènes composés de cellules, de tissus, d'organes, le tout mêlé à de la conscience et à la capacité de ressentir les choses ; et eux aussi sont voués à vieillir, à être malade, à disparaître, à mourir en fin de compte. Il ne suffit pas seulement de le savoir intellectuellement et d'avoir une notion claire de ce qu'est la mort. Il faut s'imprégner de la conscience de cette impermanence dans tous les moments de notre vie. Il faut voir le grand cycle de la Nature où tout ce qui naît vit, évolue, périclite et meurt pour être transformé par un nombre considérable d'autres êtres vivants et réintégrer ce cycle de la vie. Ce n'est pas seulement la raison de votre cerveau qui doit acquiescer à cette vérité, mais tout votre être, votre corps et votre intuition. Voir sans cesse l'éternelle transformation des choses qui passent.


    De cette méditation de l'impermanence découlent deux choses : l'acceptation et le détachement. Cela demande tout un travail spirituel : accepter la mort de soi-même ou de ses proches, c'est souvent demander d'accepter l'inacceptable. Pour autant, il est possible de se transformer soi-même et de cultiver cette acceptation des choses et cette dynamique de vie et de mort. Le détachement ne coule pas de source non plus, tant nous sommes attachés émotionnellement aux êtres qui nous sont chers. Mais en s'imprégnant de l'omniprésence de l'impermanence encore et encore au fil de nos séances de méditation, l'attachement perdra progressivement de s'agripper à la présence des êtres qui nous sont chers.
 

     Pour autant, ce détachement n'est pas un signe de froideur envers le monde ou les êtres qui nous sont chers. En même temps que cette méditation de l'impermanence, il convient de pratiquer la méditation des Quatre Qualités Incommensurables. Ces quatre qualités sont l'amour, la compassion, la joie et l'équanimité. Souvent notre amour ou notre compassion se referme sur une seule personne ou un petit groupe de personnes. Ce faisant, la mort de ces personnes sont vécus comme une catastrophe comme si notre amour était englouti dans le grand froid intersidéral et perdu à jamais. Lamartine a écrit : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !1 ». Pratiquer les Quatre Qualités Incommensurables, c'est se rendre compte que l'on peut aimer beaucoup plus de personnes dans le monde. L'amour n'est pas absorbé dans une personne ou un petit être, mais se libère en rayonnant vers tous les êtres. Vous n'êtes pas dépeuplé à la mort d'un proche, mais vous vous rendez compte que vous êtes vous-mêmes peuplé d'une infinité d'êtres à aimer, envers qui éprouver de la compassion, avec qui célébrer la grande joie sacrée et à insuffler la paix dans l'existence. La tristesse est encore là, mais ce n'est plus une calamité. Avec les Quatre Qualités Incommensurables, vous pouvez vivre cette tristesse avec beaucoup plus de sérénité. Et cette tristesse est comme une résonance subtile avec le chagrin de tous les êtres sensibles.




vendredi 29 septembre 2017

Écrire







     (...) Je sais pas, tu vois. Prends les poètes. Certains démarrent très fort. Il y a un éclair, une brûlure, un pari dans leur façon de coucher les mots sur le papier. Un bon premier livre ou un second, ensuite ils semblent se d i s s o u d r e. Tu jettes un œil alentour et tu découvres qu'ils enseignent l'ÉCRITURE CRÉATIVE à l'université. Maintenant ils s'imaginent qu'ils savent comment ÉCRIRE et qu'ils vont dire aux autres comment s'y prendre. Ceci est une maladie : ils se sont épris d'eux-mêmes. C'est incroyable qu'ils puissent faire ça. C'est comme si un type venait me voir et essayait de me dire comment on baise sous prétexte qu'il pense baiser décemment.


     S'il existe de bons écrivains, je ne pense pas que ces écrivains triment, marchent, discutent et s'accouplent en pensant, « Je suis un écrivain. » Ils vivent parce qu'il n'y a rien d'autre à faire. Ça s'empile : les abominations, les réjouissances, les pneus crevés, les cauchemars, les hurlements, les rires, les morts, les longues enfilades de zéros et tout le reste, ça commence à peser alors ils voient la machine à écrire et ils se posent devant et ça leur sort par les doigts, il n'y a pas de planning, ça leur tombe dessus : s'ils sont toujours en veine. (...)


Charles Bukowski, extrait d'une lettre adressée à Loss Pequeño Glazier, le 16 février 1983.








Charles Bukowski


lundi 25 septembre 2017

Choix et liberté




Choix et liberté




          Suite à un de mes articles récents (« Antispécisme et humanisme »), il y a eu une longue et intéressante discussion sur un cas moral sous forme d'expérience de pensée, que j'avais énoncé dans l'article en question : si, marchant le long d'un fleuve, vous voyez un homme et un chien, tous les deux en train de se noyer, et que vous plongez pour en sauver un des deux et le ramener à la berge, tandis que l'autre se noiera emporté par le courant, lequel allez-vous secourir ? Il y a toutes sortes d'arguments avancés de part et d'autre et de variantes de ce cas moral. Je ne reviendrai pas sur le cas moral en lui-même ; les personnes intéressées n'ont qu'à aller consulter la page de l'article. Je rappellerai juste que c'est une expérience de pensée, c'est-à-dire une situation qu'on ne risque pas de rencontrer dans la vie réelle. Il s'agit d'extraire de ce cas des principes philosophiques qui vont diriger des priorités dans l'action et les choix de société. Mais il ne faut pas non plus surinterpréter ce cas moral : si j'ai dit que je choisirai de sauver l'homme plutôt que le chien, il ne faut pas en tirer la conclusion que les chiens et les animaux ne méritent pas d'être aidés, et qu'on peut les exploiter sans vergogne. Au contraire, mon raisonnement cherchait à montrer que, même si on choisit l'homme plutôt que les animaux, on éprouver de la compassion envers les animaux et vouloir que ceux-ci ne soient pas chassés, maltraités, torturés ou abattus par la main de l'homme. L'humanisme n'est pas fondamentalement en contradiction avec l'antispécisme.


      Dans les commentaires de l'article, j'ai cité ce passage du « Plaidoyer pour les Animaux » de Matthieu Ricard que j'ai envie de citer à nouveau : « Ce livre a pour but de mettre en évidence les raisons et l'impératif moral d'étendre l'altruisme à tous les êtres sensibles, sans limitation d'ordre quantitatif ni qualitatif. Nul doute qu'il y a tant de souffrances parmi les êtres humains de par le monde que l'on pourrait passer une vie entière à n'en soulager qu'une partie infime. Toutefois, se préoccuper du sort de quelque 1,6 million d'autres espèces qui peuplent la planète n'est ni irréaliste, ni déplacé, car, la plupart du temps, il n'est pas nécessaire de choisir entre le bien-être des humains et celui des animaux. Nous vivons dans un monde essentiellement interdépendant, où le sort de chaque être, quel qu'il soit, est intimement lié à celui des autres. Il ne s'agit donc pas de ne s'occuper QUE des animaux, mais de s'occuper AUSSI des animaux ».






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         Enfin, une internaute, Tara, a aussi questionné le bien-fondé du choix dans la mesure où l'ego est une illusion qui se croit libre, mais en fait complètement déterminé par des causes extérieures. À quoi bon faire un choix, puisque nous sommes conditionnés à aller dans tel ou tel sens ?

dimanche 17 septembre 2017

Le carnisme intériorisé



Le carnisme intériorisé




    La psychologue américaine Melanie Joy a développé le concept de carnisme dans un ouvrage important : « Pourquoi on aime les chiens, on mange du cochon et on porte de la vache 1 » (Why we love dogs, eat pigs and wear cows). Le carnisme, c'est l'idéologie qui fait que nous trouvons normal, naturel et nécessaire de manger de la viande et des autres produits animaux. La particularité de cette idéologie, c'est qu'elle ne se présente jamais comme une idéologie. Elle se présente comme une évidence. On demande à un végétarien ou à une végane pourquoi il est devenu végétarien ou végane. Cette question suppose que ce végétarien ou végane a du trouver des raisons idéologiques ou de santé pour cesser de manger de la viande ; alors que le mangeur de viande ne se demande pas pourquoi il continue à manger de la viande, alors même qu'il éprouve un profond dégoût moral devant des images d'un abattoir ou d'un élevage industriel. C'est là qu'intervient le carnisme : légitimer la consommation de viande et de produits animaux, et faire taire les appels de notre propre conscience quand on a l'idée que le sort que les humains réservent aux animaux.

vendredi 15 septembre 2017

Espérant le cri du coucou





Espérant le cri du coucou,
j'entends les cris
du marchand de légumes verts

Bashō (Japon, 1644 – 1694)







Fan Ho







      Voilà un haïku intéressant de Bashō, le grand maître japonais du genre. L'esprit poétique s'enivre de la beauté et du calme qui peuvent apparaître dans les moments de contemplation. De simples choses comme le chant du coucou ou le murmure du vent dans les branches peuvent ravir le poète. Néanmoins, on n'est pas toujours servi de la délicatesse du monde. Parfois, souvent même, on n'est rappelé à des choses beaucoup plus terre-à-terre : les harangues du marchand de légumes. « Vous reprendrez bien un peu de mes beaux poireaux ! » C'est le monde aussi qui nous appelle. Mais de façon beaucoup moins aérienne. Je me souviens m'être promené sur les hauteurs d'une vallée boisée. J'avais avec moi les textes poétiques et spirituels d'un maître Zen, Dōgen Zenji. Je voulais m'asseoir au-dessus d'une falaise pour méditer et m'imprégner du silence et de la beauté verdoyante des lieux. Au moment où je me suis assis, des gens ont activé leur tronçonneuse dont le vrombissement résonnait dans toute la vallée encaissée. Voilà un moment inspirant de méditation qui s'est transformé en séance de torture pour mes oreilles. Un rappel du fracas du monde et une invitation malgré tout à trouver la sérénité dans le brouhaha et l'inconfort.


mercredi 13 septembre 2017

Antispécisme et humanisme




Antispécisme et humanisme





      Je regardais hier un extrait d'une émission de Canal + où Tiphaine Lagarde, la porte-parole de l'association radicale 269Life était invitée à parler d'antispécisme, d'animalisme et de véganisme. Tiphaine Lagarde rabaissait notamment le véganisme pour mettre en avant l'antispécisme. J'ai déjà dit ailleurs les doutes que j'entretenais envers 269Life (ici). Mais ce qui m'a frappé dans l'interview de Tiphaine Lagarde, c'est l'intervention sur le plateau de l'intellectuel français Emmanuel Todd. Celui-ci s'est insurgé sur l'utilisation du terme « holocauste » revendiquée par Tiphaine Lagarde pour parler du massacre des animaux qui s'opère chaque jour et condamne des milliards d'animaux à une souffrance atroce en ce moment-même. Emmanuel Todd trouvait aussi inquiétant l'anti-humanisme supposé des antispécistes.