Pages

samedi 25 février 2017

La perspective de changer les choses





La perspective de changer les choses






    Suite à mon précédent article « Changer les choses », l'internaute Degun m'a objecté ceci : « Au fond, je crains qu'on ne fasse qu'effleurer la surface des choses par l'action militante et sociale bien que je comprenne que celles et ceux qui sont dans la misère et la détresse souhaitent à l'évidence retourner l'ordre établi, (...), mais en définitive, on ne peut jamais à mon sens que rendre le monde un peu moins pire, il restera toujours une souffrance inhérente au monde, et d'un point de vue pragmatique, les dominés d'hier deviendront de toutes façons les dominants de demain comme ça se passe toujours ».

      Je ne peux pas nier qu'il soit très difficile d'en finir avec les rapports de domination dans nos sociétés. J'ai pu constater de visu que même des anarchistes qui dénoncent tous les pouvoirs, toutes les dominations, qui plaident radicalement pour un monde où il n'y aurait « ni Dieu, ni maître » sont eux-mêmes impliqués dans leurs groupes anarchistes dans des rapports de rivalité et de domination. Les féministes radicales qui n'arrêtent pas de condamner sans nuance la « domination masculine » recherche en fait dans leur vie de couple des hommes dominants. La pire chose qu'une femme puisse dire d'un d'homme, c'est qu'il est gentil, et c'est encore plus vrai pour les féministes qui n'ont que mépris et condescendance pour un homme sympa et bienveillant. Après quand elles auront été largués par leur dominant de conjoint ou qu'elles seront battues par lui, elles pourront d'autant plus facilement condamner ce « salaud » et invoquer d'autant plus la « domination masculine » comme imprécation contre tout le genre masculin...

        Oui effectivement, l'enthousiasme militant, réformiste ou révolutionnaire ne doit pas nous faire oublier que les dominants d'hier peuvent devenir les dominants de demain. Parfois, ce sont les mêmes dominants qui changent seulement d'étiquette, comme quand le régime soviétique d'URSS et d'Europe de l'Est se sont effondrés. Ce sont les anciens dirigeants de la nomenklatura communistes qui ont pris les rênes du nouveau régime capitaliste. N'oublions par exemple que Vladimir Poutine était du temps de l'URSS un agent du KGB, et aujourd'hui, c'est lui qui dirige la Russie capitaliste. S'il lui arrive d'envoyer quelques oligarques en compagnie pénitentiaire, c'est parce que ceux-ci risquent de lui faire de l'ombre.



*****



      Pour compléter ce tableau qui n'est pas très encourageant, Degun évoque une expérience avec des rats menée par Didier Desor, chercheur du laboratoire de biologie comportementale de la faculté de Nancy, en 1994. Cette expérience consiste à mettre six rats dans une cage qui débouche sur un couloir rempli d'eau, seul accès qu'il faut traverser à la nage pour atteindre une distributeur de croquettes. Leurs chercheurs se sont rendus très vite que les six rats n'allaient pas chercher leur nourriture en nageant. Des rôles sont apparus qu'ils s'étaient ainsi répartis: deux nageurs transporteurs, deux non-nageurs qui volent et exploitent les transporteurs pour leur soutirer leurs croquettes, un nageur autonome et un non-nageur souffre-douleur.

     Les deux transporteurs exploités allaient chercher la nourriture à la nage. Lorsqu'ils revenaient à la cage, les deux dominants leur volent leur nourriture. C'est une fois que les deux rats restant au sec sont repus qu'ils peuvent aller chercher de la nourriture pour eux-mêmes. Les dominants ne nagent jamais alors qu'ils sont parfaitement capables de le faire physiologiquement parlant. Plus le temps passe, plus ces rôles se renforcent et tendent à devenir immuables.

    Le rat autonome était un nageur assez robuste pour ramener sa nourriture et se défendre face aux rats exploiteurs. Il se nourrit de ce qu'il a été cherché. Le souffre-douleur, enfin, se montre trop stressé pour nager et n'arrive pas à intimider les rats transporteurs, alors il se contente des miettes tombées lors des disputes. La même structure avec deux exploités, deux exploiteurs, un autonome et un souffre-douleur s'est retrouvée dans la grande majorité des cages où l'expérience fut reconduite. Moins d'1 % des expériences ont montré des cages avec six rats-nageurs.

       Didier Desor a aussi placé six exploiteurs ensemble. Et il s'est rendu compte que les exploiteurs ont tendance à recréer les mêmes rôles. Deux exploiteurs, deux exploités, un souffre douleur, un autonome. Et on a obtenu encore le même résultats en réunissant six exploités dans une même cage, six autonomes, ou six souffre-douleurs. Les rôles ne sont pas biologiquement déterminés : il n'y a pas de rats-voleurs et des rats-transporteurs par nature, mais naissent des interactions que les rats ont entre eux. Autre découverte : les chercheurs ont établi que les rats les plus stressés dans l'expérience ne sont ni les souffre-douleurs, ni les exploités qui transportent la nourriture, mais les exploiteurs. Leur vie est un combat incessant pour maintenir leur autorité et leur suprématie.













*****




    Deux remarques par rapport à cette expérience. Ces remarques sont trop brèves car le sujet mériterait de plus amples développements.


      1°) Il faut veiller à ne pas trop se hâter par rapport à l'interprétation de ces données. On pourrait en effet très vite invoquer un darwinisme social dans lequel il y aurait des puissants par nature et des esclaves par nature avec une cruelle lutte pour la survie à la clef. Le darwinisme social a été un levier très puissant pour justifier le capitalisme sauvage qui régnait au XIXème siècle. Or des exploiteurs peuvent avoir un autre rôle dans une autre cage avec d'autres rats. Et des rats-nageurs peuvent avec d'autres rats rester au sec et se mettre à voler la nourriture.


    Par ailleurs, il n'est pas absolument certain qu'il faille comprendre cette expérience dans les seuls termes de rapport de domination. Après tout, il est possible que certains rats acceptent de manière altruiste la responsabilité d'aller chercher les croquettes, sans qu'il faille considérer cela comme de l'esclavage. Au début, ils ont été forcés certes d'abandonner leur croquette au profit d'un rat soit plus fort, soit plus opportuniste (soit les deux). Mais ensuite, une fois qu'ils se sont entraînés à devenir des nageurs performants, l'effort devient minime d'aller chercher la nourriture pour eux. Ils acceptent de remplir cette tâche ; pour eux, cela devient une sorte de métier. Et cette position qui semble d'infériorité et de soumission ne l'est peut-être pas tellement en définitive. En effet, les « maîtres » sont dépendants de rats-nageurs pour avoir à manger. Par un certain retournement des choses, les serviteurs occupent une position de force tandis que les dominants sont condamnés à vivre dans le stress de ne plus recevoir cette nourriture.

      On voit cela dans les métiers humains. Prenons la fonction de pompier ou la fonction de militaire. Voilà des professions qui impliquent un danger évident : danger de tomber sous le feu ennemi pour les soldats, danger du feu tout court pour les pompiers. Pourtant, on n'oblige personne à devenir militaire ou homme du feu. Dans ces métiers, on engage les nouvelles recrues sur base volontaire. Et je ne pense pas que ce soit le sens de l'abnégation qui explique ces enrôlements. Il y a tout simplement des gens qui aiment le fait de côtoyer le risque au jour le jour, d'autres aiment la gloire qu'ils peuvent retirer de leur fait héroïque, d'autres se plaisent dans la discipline et l'esprit de corps qu'on peut y trouver.


      Peut-être que ces pompiers et ces militaires s'ennuieraient à mourir si on les obligeait à travailler dans l'atmosphère feutrée d'une bibliothèque universitaire. Je dis cela parce qu'un de mes anciens propriétaires était un pur manuel, mais il fréquentait beaucoup d'intellectuels. Un jour, il m'a dit : « Vous êtes fous, vous les intellectuels, toujours plongés dans vos bouquins. C'est un travail de fou, je serais totalement incapable de travailler autant que vous le faites ». Pour mon ancien propriétaire, le fait d'accomplir un tâche intellectuelle était un pur calvaire ; il était très heureux que d'autres l'accomplissent à sa place, et que lui puissent travailler au grand air sur des chantiers dans la construction. Il va sans dire que, pour moi, c'est l'inverse. Pour moi, les travaux manuels sont beaucoup plus durs que les métiers intellectuels qui sont relativement paisibles.


    Cette histoire des rats-nageurs qui transportent la nourriture pour autrui implique toute l'ambiguïté du verbe « servir ». Le mot « servir » vient de serf, l'esclave du Moyen-Âge ; et il a donné serf, servage, serviteur, servile, ce qui n'est pas réjouissant ; mais il a donné aussi service et serviable. Servir peut donc être à la fois un terme qui s'applique à l'activité de l'esclave quand on obéis servilement aux ordres, mais c'est aussi l'activité de la personne altruiste, qui, librement, a envie d'aider son prochain. Servir est à la fois le fait d'accomplir la volonté d'un autre (le serviteur qui accomplit sa tâche) et le fait d'accomplir sa propre volonté dans le cas d'une personne altruiste. Mais l'ambiguïté réside aussi dans le fait qu'un même individu peut passer de la servilité au service : il peut se voir imposer d'obéir à la volonté d'un autre au début, et puis accepter librement sa fonction ensuite. « Faire de nécessité vertu » comme dit le dicton.




       2°) Il ne faut pas oublier que l'expérience sur les rats s'est passée dans un contexte particulier, dans une localisation particulière et à un moment particulier (1994 en France en l'occurrence). Aussi intéressante soit cette expérience, il ne faut pas perdre de vue cela. Notre vision de l'animal et notre vision de l'humain conditionne grandement la façon dont nous menons. Par exemple, au début du XXème siècle, la société était structurée de manière extrêmement hiérarchique. C'est pourquoi les biologistes et les éthologues ont été enclin à ne voir que des rapports de domination dans les sociétés animales. C'est à moment qu'on a baptisé certains loups de la meute comme « mâle alpha ». Des observations éthologiques ultérieures ont montré que les rapports de domination entre les loups n'était pas si net.


     On pensait aussi que l'agression était un fondement essentiel de la vie animale. On s'est donc mis à chercher de l'agression partout, notamment en créant des situations artificielles où des babouins étaient les uns sur les autres et où ils avaient tendance à s'affronter beaucoup, souvent de manière particulièrement violente. Mais des observations ultérieures dans le milieu naturel ont établi que les babouins n'étaient pas aussi violents que les premiers expérimentations ont pu le montrer.


     Je recommande à tous ceux qu'intéresse cette problématique de l'expérimentation sur les animaux et des conceptions idéologiques qui ont biaisé l'éthologie les ouvrages de la philosophe Vinciane Despret. On peut conseiller notamment : « Que diraient les animaux, si... on leur posait les bonnes questions ? » (Les Empêcheurs de penser en rond, 2012), « Hans, le cheval qui savait compter » (Les Empêcheurs de penser en rond, 2004).




*****




      Pour revenir à notre problématique de départ, à savoir « Faut-il changer les choses dans le monde ? Peut-on laisser d'injustice flagrante sans vouloir les rectifier ? », je pense qu'il ne faut pas seulement vouloir changer pas les choses, mais aussi nous-mêmes, nous les citoyens, sujets actifs dans ce monde. La pauvreté dans le monde n'est pas seulement le problème, il faudra régler aussi l'avidité qui nous pousse à nous enrichir aux dépens des autres. Et il en va de même dans tous les injustices qui assombrissent ce monde. Il faut un sursaut moral de l'humanité ; sinon, comme le dit Degun, combattre les injustices ne fera que changer les rôles : certains exploités deviendront des exploiteurs, des exploiteurs tomberont de leur piédestal et deviendront des exploités, certains exploiteurs seront suffisamment malins pour retourner leur veste en se contentant de changer d'étiquettes. Et enfin, un grand nombre des exploités resteront des exploités.


        Au moment de la révolution russe de 1917, il y a tout juste cent ans, les communistes ont promis aux paysans et aux ouvriers la fin de l'exploitation et des lendemains qui chantent. Finalement, au lieu d'être exploités par des propriétaires terriens, ils se sont faits exploiter dans des kolkhozes. Parfois de façon encore plus tragique sous le régime totalitaire communiste, je pense à la grande famine qui a frappé l'Ukraine, grenier à blé de l'Europe, sous le règne de Staline, et au Grand Bond en Avant dans la Chine communiste des années '50, qui a surtout été un grand bond vers la catastrophe. Des millions de paysans sont morts de réformes agraires insensées, dirigées par une idéologie criminellement déconnectée des réalités.


       C'est pourquoi dans mon article « Changer les choses », j'ai parlé de la bodhicitta, l'esprit d’Éveil. Il ne faut pas seulement échanger un rapport de force pour un autre. Il faut vouloir véritablement améliorer les choses, et pour cela chaque citoyen doit s'éveiller à plus de justice, plus d'entraide et plus de coopération. Cette transformation est lente, car beaucoup de citoyens doivent s'éveiller pour que l'on constate une amélioration notable.


      De manière plus laïque, on pourrait parler de l'esprit des Lumières, penser qu'on peut œuvrer au progrès de l'humanité sur le plan des sciences et des technologies bien sûr, mais pas seulement : le progrès doit s'opérer sur un plan moral et politique pour être un progrès réel, sortir des logiques claniques pour étendre l'idéal de justice à toute l'humanité, voire au-delà de l'humanité, vers les animaux. L'esprit des Lumières doit à ce titre ne pas être trop emprisonné par son origine historique dans le XVIIIème siècle, le siècle des Lumières. Au siècle des Lumières, il y avait cette croyance assez naïve dans une progression linéaire de l'humanité. Il faut un peu déchanter de cela pour rester les pieds sur terre aujourd'hui. Tous les progrès technologiques n'amènent pas que le bonheur : la bombe atomique au XXème siècle en est l'exemple le plus parlant. Le progrès technologique est fulgurant ces derniers temps, mais cela s'accompagne de toutes sortes de problèmes comme le réchauffement climatique ; et l'injustice n'a pas disparu de la surface de la Terre : au contraire, les écarts salariaux s'agrandissent entre les très riches et les très pauvres. Donald Trump a succédé à Barack Obama ; et rien que cela est une immense régression.


        Pour moi, l'esprit des Lumières n'est pas la croyance en une philosophie de l'Histoire qui verrait le progrès comme un aboutissement nécessaire de l'Histoire de l'humanité ou comme une ascension continue vers un hypothétique paradis sur Terre. L'esprit des Lumières est plutôt l'enthousiasme d’œuvrer pour le progrès de l'humanité (dans toutes les facettes du terme « progrès » : progrès moral, progrès politique, progrès de la justice, progrès de l'éducation, progrès de l'équité, progrès de l'amitié entre les hommes et les peuples, progrès de la conscience morale en parallèle avec le progrès des sciences et des technologies). Cet esprit des Lumières peut donc se produire dans les hauts et les bas de l'humanité. Je ne crois pas en une philosophie de l'Histoire, comme le faisaient Hegel ou Karl Marx : pour moi, l'Histoire est un chaos, le produit parfois incohérent des actions, des paroles et des pensées des hommes et des femmes qui s'agitent sur la surface de la planète bleue (Donald Trump est typiquement une de ces incohérences).


       Mais il y a quand même en moi une certaine confiance dans l'humanité et dans sa capacité à surmonter ses problèmes, à dépasser les ténèbres qui posent sur le monde (quand bien même ce sont souvent les hommes eux-mêmes qui sont les auteurs et les causes de ces ténèbres). L'esprit des Lumières tel que je l'entends est en fait l'art et l'effort de susciter cette confiance et cet enthousiasme pour que les choses s'améliorent. Blaise Pascal disait : « Il y a suffisamment de ténèbres et de lumières en ce monde pour que ceux qui ont envie de voir la lumière la voient et ceux qui ont envie de voir les ténèbres ne voient que cette obscurité ». Au fond, l'esprit des Lumières tel que le défends est ce pari pour la lumière face à l'obscurantisme, pente glissante du monde.


          Refonder la société, non plus sur des bases claniques, où les rapports de force sont fixés une fois pour toutes comme dans l'expérience de Didier Desor où les rats dans leur cage voient se fixer leur fonction sociale : exploiteur-voleur ou exploité-nageur..., mais sur des bases plus égalitaires dans une société qui prend en compte son devenir. L'idéal des Lumières est un idéal émancipateur. Libérer les individus de leurs conditionnements pour amener à un degré supérieur de justice.


         L'esprit d’Éveil ou bodhicitta est cet esprit des Lumières, mais avec une dimension spirituelle en plus, avec l'idée d'une transformation intérieure en plus des transformations que peuvent induire la culture, le sens de la justice et la politique, la volonté d'apprendre et l'éducation. L'esprit d’Éveil est le souhait ardent que tous les êtres connaissent le plein Éveil et soient libérés de tout lien avec la souffrance. Cette bodhicitta ouvre une dimension infinie et une connexion mystique avec tout l'Univers. Je pense que c'est quand on comprend intimement l'interdépendance de tous les êtres dans l'Univers qu'on a la meilleure perspective pour améliorer les choses : on a la volonté profonde d'apporter la bienveillance, d'aider le monde, mais aussi d'apporter la paix intérieure pour ne pas attiser les conflits qui assombrissent ce monde.


       La bodhicitta n'est pas quelque chose qu'on a simplement en le proclamant ou qu'on obtient par l'intervention du Saint-Esprit. Non, il faut produire cet esprit d’Éveil encore et encore, souhaiter du plus profond de son cœur encore et encore que tous les êtres puissent accéder à l’Éveil suprême, la libération de tous les conditionnements de l'existence. Il faut s'imprégner de la bodhicitta jour et nuit, de jour en jour, de semaine en semaine, d'année en année... C'est tout un travail spirituel que de faire naître et de renforcer l'esprit d’Éveil en soi.


    Par ailleurs, Shāntideva  distingue l'esprit d’Éveil d'aspiration et l'esprit d’Éveil d'engagement :


« En résumé, l'esprit d’Éveil
Doit être connu comme ayant deux aspects :
L'esprit d'aspiration à la plénitude
Et l'esprit d'engagement vers la plénitude.

Leur différence est la même que celle qui sépare
Le désir de partir et la mise en route.
Les sages comprennent ainsi
Leur différence respective.

Quoique de grands fruits naissent dans le samsāra
De l'esprit qui aspire à l'Éveil,
Il ne suscite pas un flot ininterrompu de bienfaits
Comme l'esprit d'engagement1 ».


       Au départ, l'esprit d’Éveil est simplement une aspiration : on souhaite libérer l'ensemble des êtres sensibles qui peuplent l'univers. C'est un souhait comme on peut souhaiter partir en Inde. Tant qu'on rêve à partir en Inde, on n'a pas commencé à voyager véritablement dans ce pays. Il faut donc faire les préparatifs pour partir, obtenir son visa et partir concrètement : c'est l'esprit d’Éveil d'engagement. C'est le moment où on s'engage concrètement à transformer les choses au-delà des rêves et des belles paroles. C'est évidemment mieux que la simple aspiration, mais il est nécessaire d'aspirer profondément à ce changement radical et paisible avant de le mettre en œuvre. En fait, je pense même que si on s'est suffisamment imprégné de cette bodhicitta d'aspiration (c'est-à-dire qu'on s'est longtemps et beaucoup), l'engagement viendra de lui-même, surgissant comme une évidence dans les situations concrètes de la vie. Je pense qu'il ne faut pas limiter l'engagement au seul domaine de la volonté. Puissance du non-agir.




*****




        Dans sa réaction à mon article « Changer les choses », Degun dit aussi ceci : « Quant à ne pas "accepter" ce qu'on ne peut pas changer, comment dire, j'y vois la voie royale vers la souffrance la plus grande mais enfin, certain-e-s ne tiennent à la vie que de cette manière, ils et elles font comme ils et elles veulent ou peuvent, mais peut-être est-ce d'ailleurs ce que je fais, je n'accepte pas ce monde tel qu'il est et il n'est pas question que des conditions liées à la société humaine, c'est sa nature même qui me semble pourrie ».


Sur ce point, il me faut préciser ma pensée plus que je ne l'ai fait dans mon article « Changer les choses ». Dans mon article « Acceptation et résignation », j'avais déjà fait la distinction entre accepter et se résigner. L'acceptation est le fait de consentir à ce qui est. Et cela a un sens positif pour moi. Effectivement, pour être heureux en ce monde, il faut accepter ce qui est, même si ce qui est douloureux, pénible ou injuste. Mais la résignation, c'est abandonner l'idée qu'on va améliorer les choses dans le futur. Si je suis malade aujourd'hui, il y a de la sagesse à accepter ma maladie. De toute façon, je suis malade, que je le veuille ou non. Par contre, je dois dans l'instant présent faire ce qui est nécessaire pour guérir demain ou plus tard : prendre son médicament, arrêter tel ou tel aliment nuisible, etc... Dans la résignation, on ne cherche plus à guérir. On se laisse aller et on s'abandonne à la noirceur.


Pareillement, en politique, je dois accepter ce qui est ici et maintenant. Par exemple, je ne suis pas très enthousiaste au fait que Donald Trump soit l'actuel président, mais c'est un fait : il est élu président des États-Unis d'Amérique, certes grâce à un système électoral complètement tordu, le système des grands électeurs. Mais c'est un système reconnu par le peuple américain, donc il a été légitimement élu. C'est un fait. Je ne gagne rien psychologiquement à vivre dans le refus de ce fait, même si c'est enrageant. Par contre, je ne peux pas accepter politiquement ce fait, simplement parce que cet homme est un tordu qui est une menace pour les Américains et le monde tout entier. Il faut lutter contre lui, je ne dis pas par la violence, parce que la violence engendre la violence. Mais en manifestant pacifiquement contre lui et sa bande de milliardaires prompts à s'attaquer aux plus faibles et à une faire du monde une zone de guerre. Il faut lutter aussi contre Trump par l'intelligence, parce qu'il apporte au monde un torrent de confusions, de mensonges et d'ignorance, avec ses « faits alternatifs » et son conspirationnisme aigu.


Voilà. Je pense qu'il faut faire la distinction entre l'acceptation au sens psychologique du terme, qui est nécessaire, et l'acceptation au sens politique qui peut être une forme de démission par rapport aux événements et qui ne m'apparaît pas quelque chose de positif. L'acceptation ne doit pas devenir de la résignation. Vivre en paix dans son esprit ne veut pas dire qu'on abandonne le combat politique.








1 Shāntideva, Bodhisattvacaryāvatāra, I, 15-17. « Vivre en Héros pour l’Éveil », VI, 14-16, traduction de Georges Driessens, Points / Sagesses, Paris, 1993, p. 23.












 Jean-Philippe Ksiazek
















Voir aussi : 


(à propos de la citation d'Honoré de Balzac : "La résignation est un suicide quotidien")












Joie 











JR, Women are heroes, Kenya, 2009
(Les yeux des femmes de la communauté sont collées sur le toit des wagon du train qui traverse la quartier)









Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.

Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.






dimanche 19 février 2017

Changer les choses




« Je ne peux plus accepter les choses que je ne peux pas changer.
Je change les choses que je ne peux pas accepter. »

Angela Davis









samedi 18 février 2017

Les étincelles

     Il pourrait paraître étonnant que de profondes pensées se trouvent plutôt dans les écrits des poètes que ceux des philosophes. La raison en est que les poètes écrivent inspirés par l'enthousiasme et de la force de l'imagination : il y a en nous des semences de science, comme dans une pierre de silex (des germes de feu), que les philosophes extraient par les moyens de la raison, tandis que les poètes, par les moyens de l'imagination, les font jaillir et davantage étinceler.


René Descartes, Cogitationes Privatae.



mercredi 15 février 2017

En attendant le bus



En attendant le bus




     Qui n'a pas connu la frustration très agaçante d'attendre un bus ou un train qui ne venait pas ? L'attente pénible nous plonge souvent dans l'irritation et l'énervement, elle nous remplit de pensées noires. A fortiori, quand les conditions climatiques sont dures, par temps de grand froid ou de pluie battante. Cela m'est arrivé souvent, mais une fois en particulier que j'attendais à Liège un bus dont l'attente s'éternisait, j'ai eu la chance d'avoir un livre avec moi, et pas n'importe quel livre, le Bodhisattvacharyāvatāra (L'entrée dans la conduite des bodhisattvas) de Shāntideva1. Et dans ce livre, dans le chapitre VI sur la patience, Shāntideva donne ce conseil précieux :


« Il n'est rien qui, par l'accoutumance,
Ne devienne aisé.
Ainsi, en vous familiarisant avec de moindres maux ,
Apprenez à en supporter de grands.

samedi 11 février 2017

En repos dans une chambre





En repos dans une chambre







Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achète une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne pas bouger de la ville. Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Etc.

samedi 28 janvier 2017

Traversée du désert







     Je suis tombé hier sur un post sur facebook de Tobias Leenaert concernant la méditation. Tobias Leenaert est notamment le rédacteur du site « The VeganStrategist » que je recommande à tout le monde. Tobias Leenaert s'interrogeait sur sa pratique récente de la méditation qui ne lui semble pas très fructueuse. Je permets de traduire sa question en français et j'essaierai du mieux que je peux d'y répondre.


        « Je m'interroge sérieusement à propos de la méditation – à l'adresse de ceux qui en ont une certaine expérience et connaissance. Je crois fondamentalement dans les bénéfices de la méditation (il semble y avoir des preuves évidentes de ceux-ci). J'ai donc fait plusieurs tentatives sérieuses pour m'appliquer à méditer. Il y a un certain temps, j'en ai fait durant six mois, plus ou moins quotidiennement. Il y a un mois, je m'y suis remis, cette fois avec l'application Headspace, faisant de dix à vingt minutes chaque jour.


     Mon expérience est que :
  • 1°) je n'aime pas ça (parfois, c'est même une torture),
  • 2°) je n'ai pas l'impression de faire un quelconque progrès,
  • 3°) je ne ressens aucun bénéfice,
  • 4°) je sens que je suis fondamentalement mauvais pour ça.


      Alors ma question est : est-ce que ça marche pour tout le monde ? Et combien de temps dois-je persévérer pour que cela soit concluant pour moi. Parce que je veux y croire, vous savez. Et j'aimerai apprécier les bénéfices.


    (S'il vous plaît, pas de clichés du genre « tu ne dois t'attendre à rien ». Je suis humain. Je ne peux pas vivre sans avoir des attentes) ».





dimanche 22 janvier 2017

Croire en la réincarnation ?





Croire en la réincarnation ?




    Dans mon article « Réincarnation », j'avais émis l'idée que je ne pouvais pas être absolument certain du bien-fondé du phénomène des renaissances. Je ne peux adopter une position dogmatique par rapport de la vérité métaphysique du cycle des naissances, vies et morts tels qu'on le présente dans le bouddhisme (et dans d'autres religions et philosophies comme l'hindouisme, le jaïnisme, la métempsychose des Grecs, etc...). J'ai le sentiment et la conviction profonde qu'il y a un continuum qui traverse nos vies et qui la relie à d'autres vies, d'autres existences, mais de là à penser que cette conviction soit la réalité définitive des choses, il y a un pas qu'un certain scepticisme m'empêche de franchir.

     Évidemment, la plupart des bouddhistes ne partagent pas ces doutes et instituent la réincarnation en croyance fondamentale de la doctrine bouddhiste. Par exemple, Matthieu Ricard dans un livre « Enquête sur la réincarnation 1 », ouvrage où plusieurs auteurs expliquent leur point de vue sur la réincarnation, explique :

     « Un bouddhiste croit forcément à la réincarnation. Mais se souvenir de ses vies antérieures n’a strictement aucun intérêt ».

      La question dès lors est : « Faut-il forcément croire en la réincarnation quand on est bouddhiste ? » Pour moi, ce n'est pas une nécessité absolue. C'est certes une pente naturelle quand on partage les vues du Bouddha sur l'existence, mais ce n'est pas une nécessité absolue. Plus loin dans le texte, on demande à Matthieu Ricard s'il est possible d'être bouddhiste sans croire en la réincarnation. Ce dernier répond :

       « Cela voudrait dire que si l'on n'atteint pas la libération en cette vie, c'est terminé ! Comment cela serait-il possible ? Il n'y aurait alors jamais eu de Bouddha, d’Éveillé. Le Bouddha Shâkyamuni a dit à maintes reprises que son éveil était le fruit des mérites et de la connaissance qu'il avait accumulés pendant trois ères cosmiques incommensurables. Cela ne signifie pas qu'il est interdit à tous ceux qui le souhaitent de retirer des bienfaits des enseignements du bouddhisme, de cette science de l'esprit fondée sur l’expérience contemplative, sans pour cela adopter l'ensemble de ses enseignements métaphysiques.

    De telles personnes peuvent être chrétiennes, juives, musulmanes ou athées et n’ont pas besoin de se dire bouddhistes. Mais faute d'envisager une succession d'états d’existence, le karma et le chemin graduel vers la libération n’ont guère de signification. Certes, au terme de son chemin, un bodhisattva atteint l'éveil dans une existence particulière, mais dire que tous les êtres puissent parcourir ce chemin du début à la fin en l’espace d'une seule vie est une aimable plaisanterie ».

    Que dit Matthieu Ricard ? Atteindre le parfait et incomparable Éveil d'un Bouddha prend du temps, beaucoup de temps. En fait, les textes disent qu'il faut l'effort acharné de plusieurs existences, voire de très nombreuses existences pour arriver à un but si sublime. On entend parfois qu'il a fallu cinq cent existences à celui qui allait devenir le Bouddha Shâkyamuni pour atteindre le bout de son Chemin du Milieu à partir du moment où il a pris le vœu de bodhisattva. Mais d'autres textes évoquent une durée de 3 kalpas. Un kalpa est une ère cosmique, le temps de vie d'un univers. Dans les soûtras, on donne une image pour essayer d'imaginer le temps que dure un kalpa. Tous les cent ans, un homme vient effleurer une montagne avec un tissu de la plus fine étoffe. Et bien, un kalpa est le temps qu'il faudra à cet homme pour éroder complètement la montagne avec son bout de tissu qui vient effleurer délicatement la montagne une fois tous les cent ans !

      Cela représente un temps absolument considérable. Mais d'autres soûtras, notamment des soûtras du Grand Véhicule évoquent des espaces de temps encore plus considérables. Dans le Soûtra du Lotus, le Bouddha évoque une époque qui remonte à autant de kalpas qu'il y a de grains de sable dans le lit du Gange, autant dire une durée qui nous semble à nous, simples mortels, prodigieusement infinies. Ce long effort dans le temps semble inévitable si l'on en croit la conception métaphysique qui sous-tend les soûtras bouddhiques.

    Il y a une petite histoire dans l'hindouisme que j'aime beaucoup à ce sujet. Un yogin vient trouver son maître spirituel et lui demande : « Combien de temps me reste-t-il à vivre avant de connaître la Libération ? » Le maître lui répond : « Tu devras te réincarner encore quatre fois ». Le yogin se dit alors : « Tant que ça ! », et commence à se lamenter. Il se lamente et se désespère tellement qu'il perd la motivation pour la pratique spirituelle et la conduite morale. Si bien qu'il finit par tomber dans un chemin de perdition qui l'écarte inexorablement du chemin de la Libération. Un autre yogin vient trouver le même maître et lui pose la même question : « Combien de temps me reste-t-il à vivre avant de connaître la Libération ? » Le maître lui répond : « Tu vois ce grand arbre ? Et bien, tu devras te réincarner autant de fois qu'il y a de feuilles sur cet arbre ! » Le second yogin se dit alors : « Si peu que ça ! ». Il se réjouit grandement et, tout motivé, se met à redoubler d'ardeur dans sa pratique spirituelle, tant et si bien qu'il atteint la Libération dans cette vie-même !

      Cette conception d'un temps long dans le progrès spirituel nécessite effectivement la croyance de la réincarnation. Mais est-ce là l'essence du Dharma ? On peut considérer le bouddhisme comme une philosophie de vie ou comme une religion. Le bouddhisme comme religion implique cette explication du monde en de nombreuses vies qui se succèdent et renvoient à notre responsabilité individuelle de faire fructifier ces réalisations spirituelles afin de gagner le bonheur dans l'au-delà. Le bouddhisme comme philosophie, lui, trouve son essence dans la mise ne pratique des trois branches de la doctrine du Bouddha : la conduite éthique, la concentration méditative et la sagesse. S'il y a une confiance à avoir dans le Bouddha, c'est dans l'idée que son chemin amène à des résultats. Et à mon sens, c'est cette confiance dans le chemin proposé par le Bouddha qui caractérise le plus un bouddhiste, beaucoup que la croyance en la réincarnation.

     On pourrait répliquer qu'on aura moins d'envie de persévérer et d'accepter des sacrifices si on n'a pas la perspective des vies futures où l'on bénéficiera des actes moraux d'aujourd'hui. On pourrait comparer toutes ces vies qui se succèdent aux journées qui se succèdent dans une seule vie. Imaginons qu'il nous reste une seule journée à vivre et que minuit venu, on viendrait à mourir. Dans cette dernière journée à vivre, aurait-on vraiment envie d'aller travailler et de cultiver son champ ? Si on sait que le fruit de son travail, le salaire ou la récolte, profitera à quelqu'un, et pas à soi, est-ce qu'on aurait vraiment envie de bosser dur ce jour-là ? Est-ce qu'on aurait pas envie de paresser et de profiter de la vie ? Pareillement, si on pense que cette existence est la seule existence que l'on aura à mener, n'aura-t-on pas envie de faire des efforts uniquement pour sa propre préservation de cette vie-ci, mais pas au-delà ? Pourquoi faire des sacrifices, pourquoi se montrer particulièrement généreux et impliqué envers les autres si l'on ne reçoit rien en retour ?

       À cet argument, on pourrait répondre deux choses :

      1°) Un sage qui pratique la bienveillance et la compassion, qui contemple la nature impermanente des choses et qui développe l'esprit d’Éveil se laisserait-il vraiment aller s'il lui venait soudain la conviction que cette vie est la seule à vivre?J'en doute. Dans les pratiques de l'esprit d’Éveil (bodhicitta en sanskrit), il y a l'exercice spirituel de considérer autrui comme soi-même. Tous les autres auraient pu être nous-mêmes. Ce qu'ils vivent, on pourrait le vivre si nous avions été eux. Une fois que l'on considère les choses les choses de cette façon, on comprend que nous ne sommes fondamentalement séparés de personne. Tous les êtres vivent en interdépendance avec tous les autres. L'égoïsme est vu comme une illusion absurde, l'individualisme forcené une voie sans issue. Il naît alors un altruisme désintéressé en nous : nous avons l'envie d'aider les autres et de persévérer dans le Dharma pour le bien des êtres, même si cela ne nous est pas profitable, ni à nous, ni à un « moi » d'une vie future. La beauté du geste nous suffit.

     2°) Le Dharma nous incite à agir dans le monde tel qu'il est et à contempler le monde tel qu'il est. Pour voir ce monde tel qu'il est, il faut se dépouiller de tous les discours mentaux, de notre propension à commenter sans cesse le monde qui nous entoure. Dans la méditation, cela inclut les discours mentaux sur le Dharma. Or le fait de décrire le monde avec des concepts métaphysiques comme la réincarnation et de décrire très longuement les qualités sublimes des bouddhas et des bodhisattvas avec des concepts de « grandiose » et « d'extraordinaire » n'est-elle pas un obstacle à la méditation ? On se fait une idée grandiose du Bouddha et d'un Bodhisattva, mais si on en voyait un dans la vie réelle, on ne serait pas fichu de le reconnaître.

   D'ailleurs, dans le « Soûtra de la Distinction des Éléments2 », le jeune moine Pukkusāti, disciple zélé et dévoué dans la Voie du Bouddha, mais qui n'a jamais vue le Bouddha en personne, trouve refuge un jour dans le hangar d'un potier pour passer la nuit. Dans ce hangar, un ascète s'y trouve déjà. Cet ascète a l'air d'être quelqu'un de très sérieux puisqu'il passe le plus clair de la nuit plongé dans l'absorption méditative. Pukkusāti finit par nouer un dialogue et lui demande un enseignement sur la façon dont il envisage la sagesse. L'ascèse s'exécute et lui livre une analyse poussée du Dharma. Au fur et à mesure de l'exposé, Pukkusāti comprend qu'il a affaire avec le Bouddha lui-même. Il s'excuse de ne pas l'avoir reconnu : mais en apparence, ce n'était qu'un ascète parmi tant d'autres dans l'Inde mystique. Comment aurait-il pu le reconnaître ?

      Extérieurement, le Bouddha était un homme comme tous les autres. Contrairement à ce que raconte les descriptions fantaisistes des Bouddhas dans les soûtras du Grand Véhicule avec les 32 marques supposées des Êtres Éveillés, parmi lesquelles des bizarreries: le Bouddha devait notamment faire selon ces descriptions la taille spectaculaire de quatre mètres de haut. Quand on voit des statues massives de quatre mètres dans des monastères tibétains ou chinois, c'est supposé être sa taille réelle. Mais ce n'est pas tout : le Bouddha aurait eu des doigt palmés (il a sûrement été Donald Duck dans une vie précédente), une peau dorée, un sexe de cheval qui rentre comme dans un fourreau (!!!???) entre autres bizarreries. Ces marques sublimes relèvent de la science-fiction, voire du phénomène de foires si cela existait en vrai, mais les bouddhistes y croient dur comme fer. Je me souviens d'un lama tibétain qui expliquait très sérieusement que Devadatta (le disciple félon du Bouddha) avait tellement peu de foi dans le Bouddha qu'il ne voyait pas que ce dernier faisait quatre mètres de haut et qu'il planait dans les airs. Or dans le passage de Pukkusāti qui ne reconnaît pas le Bouddha alors qu'il a une foi intense dans son enseignement, on voit bien que le Bouddha était un homme comme tous les autres, avec deux bras, deux jambes et une tête. C'était certes un personnage charismatique, mais qui avait l'apparence d'un homme ordinaire.

     Ce genre de conceptions se nourrit de l'imaginaire religieux qui est très prompt à la superstition et à la surenchère dans le merveilleux, mais cet imaginaire nous écarte de la réalité telle qu'elle est. L'avantage de ne voir qu'une seule vie dans la pratique du Dharma est qu'on est moins tenté de se réfugier dans le merveilleux et de se focaliser dans l'instant présent. Car il y a une vie qui se présente à nous, et c'est dans cette vie seule qu'on peut mettre en œuvre le Dharma par la pratique de la conduite éthique, de la méditation et de la sagesse. Le temps passé en spéculation sur la vie future est en ce sens une perte de temps. Peu importe que vous deveniez un Bouddha dans quatre vies ou dans quarante-cinq vies, l'important, c'est ce qui se passe dans cette vie-ci, aujourd'hui, dans l'instant présent. Il y a toujours quelques chose à faire dans l'instant présent : cultiver la vue juste, développer la pensée juste, tenir une parole juste, accomplir une action juste, vivre avec des moyens d'existence juste, fournir un effort juste, pratiquer l'attention juste et s'absorber dans une concentration juste. Et cela ne nécessite pas absolument de croire en la réincarnation.




*****



       Voilà. Pour terminer, je ferai deux remarques :

   1°) Matthieu Ricard est un membre du bouddhisme tibétain, une des formes les plus religieuses du bouddhisme. Il n'est pas étonnant dès lors que la réincarnation soit pour lui une donnée essentielle du bouddhisme. Toutes l'autorité des écoles lamaïstes repose sur l'idée que l'on peut reconnaître certains enfants comme étant les réincarnations des grands maîtres récemment décédés. Le phénomène des tulkous existent depuis le premier Karmapa, Tusoum Khyenpa qui avait donné des indications sur sa prochaine incarnation à la fin du XIIème siècle. Notez bien que le bouddhisme existe depuis le sixième siècle avant notre ère, et cela n'était venu à l'idée de personne de pouvoir prédire sa prochaine renaissance.... Il a fallu concrètement dix-huit siècles de bouddhisme pour qu'on avalise ce système des lamas réincarnés. Avant cela, on pensait (avec une certaine sagesse à mon humble avis) que cela dépassait largement notre entendement.

     Par ailleurs, ce système de sélection d'enfants déclarés officiellement « réincarnation de tel ou tel rimpotché ou de tel ou tel hiérarque du bouddhisme » a conduit à toutes sortes de dérives. Si ce système avait été seulement spirituel... Mais non, ces gamins déclarés réincarnés occupaient des postes de pouvoir et de prestige dans la société féodale tibétaine. Les convoitises étaient donc très fortes pour que l'enfant de tel ou tel clan soit nommé « tulkou », les enjeux étant colossaux. Les fraudes étaient donc fréquentes, voire les coups bas quand on assassinaient des enfants candidats à la réincarnation. Il y a l'exemple au XVIIème siècle du cinquième dalaï-lama, Lobsang Gyatso, qui n'était pas la véritable réincarnation du quatrième dalaï-lama. Cela ne l'a pas empêché d'être un personnage de l'Histoire du Tibet ; on l'a même appelé le « Grand Cinquième ». Plus proche de nous, il y a actuellement une controverse particulièrement aiguë au sein de l'école kagyüpa sur le Karmapa : deux XVIIème Karmapas ont été intronisés, et les partisans de l'un disent que l'autre Karmapa est un imposteur, et vice-versa... Cela pousse quand même à certain doute et un certain scepticisme sur la question.

       2°) Je pense donc qu'il est possible d'être bouddhiste sans croire en la réincarnation, si l'on comprend le vocable « bouddhiste » comme « pratiquant du Dharma », c'est-à-dire que quelqu'un qui suit la conduite éthique, la méditation et la sagesse prônée par le Bouddha. Par contre, si l'on entend par « bouddhiste » l'affiliation à une religion avec les immenses statues du Bouddha, les traditions asiatiques et la soumission à une hiérarchie religieuse, c'est évidemment plus délicat, mais ce n'est pas mon propos.

      Je reconnais que la croyance en la réincarnation offre un cadre plus facile pour expliquer simplement des idées de rétribution morale. Pourquoi bien agir alors que nos bonnes actions ne sont pas nécessairement récompensées dans cette vie-ci ? La théorie du karma a le mérite indéniable d'être simple. Ne pas recourir à l'explication des réincarnations oblige à avoir une pensée philosophique plus raffinée et plus subtile : voir que nous pourrions nous échanger nous-mêmes et autrui et voir que tous les êtres méritent d'être aidés dans l'esprit de la bodhicitta, voir l'interdépendance entre tous les êtres, agir avec le seul idéal du bien de l'humanité et des êtres sensibles, voir que tout dans la nature est impermanent et soumis à des cycles (cycle de l'eau, cycle de la vie, cycle des saisons, cycles de l'énergie dans la mitochondrie...), que tout se transforme en étant ni autre, ni identique. En même temps, cet effort philosophique pour s'insérer dans l'éthique bouddhique me semble en lui-même assez fécond. 

        Je pense que l'idée qu'on a un nombre incalculable de vies à vivre encore pourrait avoir l'effet indésirable de reporter notre effort à pratiquer le Dharma. Pourquoi se presser de faire des efforts pour méditer ou bien se comporter quand on a un nombre infini de séances de rattrapage ? En fait, c'est dans l'instant présent qu'il est urgent de pratiquer pour soi-même, pour les autres, pour l'humanité, pour tous les êtres sensibles. C'est dans cette vie présente qu'il est urgent d'assumer sa responsabilité envers les autres.









1 Patrice van Eersel (sous la direction de), « Enquête sur la réincarnation », Albin Michel, Paris, 2001, pp. 33-40.

2 Dhatu Vibhanga Sutta, Majjhima Nikāya, III, 237-247. Môhan Wijayaratna, « Le Bouddha et ses disciples », éd. Cerf, Paris, 1990, pp. 230-240.









Liz McGowan, Ammonite de fougères, 1992, Hebden Bridge, UK










Cet article fait suite à d'autres articles sur la réincarnation : 














Spencer Byles, forêt de la Colle-sur-Loup, Alpes Maritimes









Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.