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jeudi 1 décembre 2016

Les zones d'ombre d'une icône



Les zones d'ombre d'une icône



    En Birmanie, Aung San Suu Kii est le symbole incontestable d'une vie consacrée à la lutte pour la démocratie. Elle a été incarcérée et assignée à résidence par la junte birmane qui a dirigé le pays pendant 50 ans d'une main de fer. Elle s'est inlassablement battu pour que le régime dictatorial cesse son emprise et ses destructions. En 1991, elle a reçu le prix Nobel de la paix.



Aung San Suu Kyi par Claude Truong Ngoc, octobre 2013




      Après des années de lutte, elle et son parti, la Ligue Nationale pour la démocratie, a obtenu une transition lente, mais certaine vers la démocratie. Des élections libres ont été organisées, et la victoire de la Ligue Nationale pour la Démocratie a été incontestable. Cependant, le pays se débat toujours dans d'incessantes conflits ethniques et plusieurs guerres civiles. La communauté des Rohingyas est notamment fortement touchée par le racisme et l'islamophobie d'une partie importante de la population bouddhiste. On dit souvent que les Rohingyas sont la minorité ethnique la plus persécutée au monde. Depuis 1982, ils ont perdu la nationalité birmane au prétexte qu'ils sont originaires du Bangladesh et du monde arabe. Ils subissent des discriminations importantes dans leur liberté de mouvement, dans la recherche d'emploi, dans l'accès aux soins de santé, etc... Pour eux, la situation est tout à fait tragique. Le gouvernement birman et l'armée font tout pour expulser les Rohingyas du pays. Les pays aux alentours comme le Bangladesh musulmans ne sont pas très chauds à l'arrivée de centaine de milliers. Souvent, les Rohingyas qui s'exilent sont refoulés, maltraités et sont en proie au trafic d'être humain.

      Face à cette tragédie, le silence de la prix Nobel de la Paix est tout simplement assourdissant. Depuis que son parti participe au pouvoir, Aung San Suu Kii n'a jamais pris la parole officiellement sur le sort des Rohingyas. Beaucoup lui reprochent cette inaction face à cette crise humanitaire qu'est la situation des Rohingyas. Beaucoup voudraient aussi qu'on lui cette prestigieuse distinction. Une lauréate du prix Nobel peut-elle ne rien dire quand une partie de son peuple se fait massacrer dans son propre pays ?

     Néanmoins, il me semble que la situation est plus complexe et que l'attitude d'Aung San Suu Kii est plus nuancée qu'il n'y paraît. Pour commencer, il faut rappeler que la Birmanie est dans une phase de transition démocratique : on est encore loin de ce que nous appelons en Occident une « démocratie ». L'armée a certes reculé en abandonnant le pouvoir absolu en Birmanie, mais elle est toujours extrêmement présente dans le jeu politique. Elle contrôle un nombre important des sièges du parlement. Dans les actuels affrontements qui ont eu lieu ce mois de novembre 2016 suite à des attaques de poste-frontières dans le nord de l’État de l'Arakan, seul l'armée s'occupe de la situation. Les membres du gouvernement civil n'ont même pas le droit de se rendre sur place ! L'armée, non seulement, contrôle la situation, mais elle boucle complètement l'information.

     Dans ce contexte, Aung San Suu Kii n'est pas dans la situation d'un chef d’État ou de gouvernement qui aurait à son service la police et l'armée, et qui pourrait appuyer sur des leviers politiques et économiques. L'armée birmane joue cavalier seul dans ces affrontements. Par ailleurs, les fondements de la démocratie sont beaucoup trop précaires pour qu'Aung San Suu Kii puisse prendre le risque de se mettre ouvertement à dos l'armée birmane qui n'attend qu'une étincelle pour renverser la jeune démocratie. Il est donc fort possible qu'Aung San Suu Kii soit pieds et poings liés dans la situation actuelle.

      Par ailleurs, le racisme et l'islamophobie est attisé par un moine bouddhiste, U Wirathu, qui ne rate aucune occasion pour dépeindre les musulmans comme des barbares qui rêvent d'envahir et d'asservir le peuple birman et d'imposer la sharia sanguinaire. Ce discours rencontre énormément d'échos en Birmanie, pas seulement auprès des sympathisants de Wa Ba Tha (le mouvement nationaliste 969), mais dans une large part de la population birmane et même au sein de la Ligue Nationale pour la Démocratie, le parti d'Aung San Suu Kii.

    Wirathu n'a pas hésité à déclarer qu'Aung San Suu Kii était une traîtresse à la nation birmane, car elle n'a pas officiellement condamné les Rohingyas. Nous, les Occidentaux, ainsi que les musulmans, nous reprochons à Aung San Suu Kii son silence sur le sort des Rohingyas, mais le moine Wirathu et ses partisans du mouvement 969 aussi ! Sauf que nous lui reprochons le silence quant au fait de ne pas prendre parti en faveur des Rohingyas tandis qu'U Wirathu reproche à Aung San Suu Kii le fait qu'elle se taise sur la nécessité de se battre et de pratiquer l'épuration ethnique à l'encontre des « barbares » Rohingyas.



Le moine Wirathu




       Il faut préciser que plusieurs intellectuels se sont retrouvés en prison pour avoir dit que le discours du moine Wirathu allait à l'encontre des idées de tolérance, de bienveillance, de compassion et de non-violence du bouddhisme. Dans ce contexte, critiquer ouvertement les idées racistes et xénophobes de Wirathu et du mouvement 969 n'est pas sans risque. Je pense qu'Aung San Suu Kii a compris que les nationalistes haineux attendent le moindre faux pas pour déstabiliser le régime démocratique et embarquer la Birmanie dans une spirale de haine dont elle n'a absolument besoin.

   En outre, on sait que certains membres de l'armée soutiennent le moine Wirathu, non pas par sympathie pour sa cause (Wirathu a passé plusieurs années en prison parce qu'il avait déclaré début des années 2000 que la junte birmane favorisait les musulmans pour combattre les bouddhistes de Birmanie), mais parce que c'est justement un excellent moyen de déstabiliser Aung San Suu Kii et de la faire tomber de son piédestal d'icône de la démocratie.


    En conclusion, je dirais qu'on peut à raison critiquer le silence de la « Dame de Rangoon », mais il ne faut pas être dupes des manœuvres de l'armée qui entend garder une « main invisible » (comme disent eux-mêmes les Birmans) sur les affaires du pays. Les Rohingyas sont très loin d'être le seul conflit ethnique en Birmanie : les Kachins, les Shans, les Karens, les Karennis et d'autres encore sont en guerre ouverte contre le gouvernement central avec parfois des avancées dans le processus de paix, mais aussi des embrasements réguliers comme les affrontements qui viennent d'avoirlieu dans les États Shan et Kashin. La dictature militaire a duré plus de cinquante ans et a laissé beaucoup de traces et de meurtrissures à travers le pays. Celles-ci ne guériront pas immédiatement : il faudra de la persévérance et de la patience pour que la situation soit complètement apaisée.    









Voir aussi : 







Articles critiques contre Aung San Suu Kii: 


- "L’auréole ternie d’Aung San Suu Kyi", Le Temps, mars 2013.




mercredi 30 novembre 2016

Conflits dans les États Shan et Kashin


Conflits dans les États Shan et Kashin



    Il y a quelques jours, j'évoquais la tragédie que vivent actuellement les Rohingyas en Birmanie. Ce conflit ethnique conduit à un total déni des droits humains et politiques des Rohingyas. Et on le condamne dans le monde entier pour les implications religieuses qu'il suscite : les extrémistes bouddhistes qui appellent à la ségrégation, à la violence et à l'expulsion de populations entières, voilà qui écorne l'image du bouddhisme comme religion pacifique prônant l'éthique de la non-violence. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que la Birmanie avec ses 135 minorités ethniques (en-dehors des Rohingyas) est traversé de plusieurs autres conflits ethniques. Actuellement la bataille fait rage entre l'armée birmane, la Tatmadaw, et les armées des ethnies Shan et Kashin dans le nord de la Birmanie : l'Arakan Army (AA), la Kachin Independence Army (KIA), la Myanmar National Democratic Alliance Army (MNDAA) et l’armée Ta’ang National Liberation Army (TNLA).

    Depuis le 20 novembre, les combats font rage entre l'armée régulière et ces différentes factions. L'armée birmane procède à des bombardements aériens dans les zones de Mungkoe et Pawng Sail dans l’État Shan du Nord et Man Win Gyi dans le sud de l’Etat Kachin. Ces combats ont lieu à proximité de la frontière chinoise. 3000 civils ont fui de l'autre côté de la frontière. Dans la ville de Muse, la population civile s'est réfugiées dans des monastères et des églises. L'hiver arrive à grand pas dans ces zones montagneuses, et leur situation va être de plus en plus précaire avec la chute des températures. La plupart des zones touchées par les conflits ne sont pas accessibles. Les villageois des zones reculées se retrouvent piégés entre les zones de conflit. Aucune aide ne peut venir à l'intérieur de ces zones contrôlées par l'armée birmane ; personne ne peut en sortir non plus.


dimanche 27 novembre 2016

Rohingya






    À l'heure où j'écris ces lignes, la communauté Rohingyas est en train de subir de nouvelles violences perpétrées par l'armée birmane dans l’État birman de l'Arakan. Meurtres, pillages et viols ensanglantent la région. Il est temps, me semble-t-il de demander l'arrêt des violences. Et de faire pression sur les bouddhistes de Birmanie pour leur demander d'arrêter cette haine, ces discours de haine et ces actions de haine qui ont libre cours dans leur pays.

     Le Bouddha a dit :
« En vérité,
La haine ne s'apaise jamais par la haine.
La haine s'apaise par l'amour.
Ceci est une loi éternelle ».

    Cela doit être rappelé. Le Dharma est un appel à la paix. Malheureusement aujourd'hui, de trop nombreux moines bouddhistes mettent de l'huile sur le feu et incite à la haine contre la communauté rohingya qui subit une véritable nettoyage ethnique sur le sol birman.

     Quelques mots pour expliquer la situation. Il ne me semble pas inutile de résumer la situation à un public occidental qui n'est pas nécessairement au fait de ce qui peut se passer dans un pays exotique et méconnu comme peut l'être la Birmanie (ou Myanmar1). Les Rohingyas sont donc une communauté qui provient du Bangladesh voisin et qui s'est installé en Birmanie durant la colonisation britannique. À ce titre, la population birmane a toujours été méfiante à leur égard. Et la situation a pourri après l'indépendance en 1948 jusqu'en 1982. Cette année, la junte birmane au pouvoir rend les Rohingyas apatride et cesse de les mentionner comme étant une des 135 minorités ethniques que compte le pays. Suite à cela, les Rohingyas se sont vus privés de très nombreux droits :
  • privation des droits politiques : exercer un quelconque mandat politique, et maintenant que la démocratie commence à s'imposer au Myanmar, il leur est interdit de voter ou de se présenter à une élection ;
  • privation de droits économiques (comme tenir un magasin et commercer avec des bouddhistes)
  • privation de droits sociaux (comme avoir accès aux soins, se marier et avoir plusieurs enfants).










     En conséquence, les Rohingyas dépendent principalement de l'aide internationale pour leur survie. En 2012, les Rohingyas ont subi de très graves violences ethniques dans l’État de l'Arakan. Au départ, le problème était surtout le fait d'un racisme qui s'exerçait à l'encontre d'une communauté qui n'est pas considérée comme véritablement birmane ; mais les Rohingyas ne sont pas seulement critiqués parce qu'originaire du Bangladesh voisin, on leur reproche de plus en plus d'être musulman. C'est qu'un moine bouddhiste multiplie les prêches haineux à l'égard de l'islam et des musulmans et fait entendre de plus en plus sa voix en Birmanie. C'est le moine Wirathu et son mouvement politique 969. Ce moine prône la haine à l'encontre des musulmans de façon extrêmement virulente. Pour lui, il faut préserver « la race et la religion birmane » de ces envahisseurs. Lui-même ne prend pas part aux émeutes, mais il instille la haine, la malveillance et des pensées racistes dans le cœur des Birmans. Il se prétend ne faire que se défendre face aux exactions des musulmans, mais ce ne sont là que des prétextes pour justifier des carnages. Par exemple, les émeutes de 2012 ont commencé parce qu'une jeune femme birmane avait été violée. C'est effectivement regrettable, et la police aurait du enquêter sur ce crime (ce que la police fait dans un État civilisé) ; mais le moine Wirathu a exploité ce fait divers pour exciter les populations birmanes à passer à l'acte et à provoquer des massacres une cinquantaine de personnes, à brûler des mosquées et des quartiers entiers, et enfin à déplacer des milliers de personnes.




Time, juillet 2013.






      La situation est complexe ; et il se produit dans un pays qui connaît lui-même une situation extrêmement complexe. Il y a 135 minorités ethniques en Birmanie ; et certaines sont en guerre contre le gouvernement central, notamment les Karens et les Kachins. Le pays sort lentement de la domination et de la dictature sanglante exercée par la junte militaire pendant des décennies. Les militaires ont encore un pouvoir énorme sur ce pays. Et on soupçonne certains militaires de favoriser en sous-main le mouvement 969 pour déstabiliser les velléités démocratiques de la Ligue Nationale pour la Démocratie d'Aug San Suu Kii.

       Par ailleurs, on résume souvent la tragédie des Rohingyas à un affrontement entre musulmans et bouddhistes. C'est une erreur. Il faut faire la part des choses : au départ, le problème est d'ordre ethnique et raciste. Il y a en Birmanie beaucoup de musulmans qui ne sont pas Rohingyas, mais Bamar (l'ethnie majoritaire) ou appartenant à d'autres ethnies. Ceux-là, personne ne demande à ce qu'ils quittent la Birmanie. De nombreux Birmans veulent exclure une communauté qui est taxée d'être étrangère, bien que vivant depuis au moins deux siècles sur le sol birman. C'est un problème de xénophobie et de racisme. La dimension islamique ne vient que dans un second temps, et uniquement parce qu'Ashin Wirathu et son mouvement 969 a attisé les braises de l'islamophobie depuis une quinzaine d'années. Il faut faire attention à ce point, parce que certaines organisations islamiques réduisent ce conflit à sa seule dimension religieuse. Ce qui permet à ces islamistes de se victimiser et d'appeler à la guerre sainte « pour défendre les frères Rohingyas maltraités et massacrés par les mécréants ». C'est comme en Palestine où les Palestiniens subissent d'évidentes injustices émanant du gouvernement israélien ; mais certains extrémistes islamistes en profitent pour instrumentaliser la cause pro-palestinienne pour en faire un appel au jihad et pour susciter la haine antisémite et accuser les Juifs de tous les maux de la Terre. Finalement, les extrémistes d'un côté excitent les extrémistes de l'autre côté et se renforcent mutuellement dans le culte de la violence et de la guerre. C'est le peuple qui fait les frais de cette haine dévorante qui ravage tout.

      Il faut donc appeler à un sursaut de conscience dans la population birmane. De nombreux bouddhistes au Myanmar ne soutiennent pas U Wirathu et ses diatribes haineuses et nationalistes. Des moines ont accueilli et protégé des Rohingyas durant les émeutes de 2013 à Meikhtila dans le centre du pays. Le Bouddha a dit qu'il fallait répandre l'amour bienveillant de manière universelle. Il n'y a pas à faire de distinction entre bouddhistes et non-bouddhistes quand on répand l'amour bienveillant illimité et incommensurable, comme il n'y a pas à faire de distinction entre son ethnie ou sa nationalité et ceux qui appartiendraient à une autre ethnie ou une autre nationalité. Il faudra tôt ou tard intégrer la population des 800 000 Rohingyas au grand ensemble des 50 millions de Birmans. Le moine Wirathu a dit et répété que ce n'était pas l'heure pour trouver le calme. Il me semble au contraire qu'il est plus que temps de retrouver le chemin de la paix au Myanmar.






Frédéric Leblanc, le 27 novembre 2016.













1L'étymologie de « Birmanie » renvoie à Bamar qui est l'ethnie majoritaire dans le pays, mais loin d'être la seule puisqu'on compte pas moins de 135 ethnies en Birmanie (136 si on compte les Rohingyas comme faisant partie intégrante de la mosaïque birmanie). « Myanmar » est l'appellation officielle du pays, voulue par la junte militaire en 1989. Cette appellation ayant été contestée tant par l'opposition que par des pays comme la Thaïlande, on continue à utiliser le vocable « Myanmar » parallèlement à celui de « Birmanie ». Personnellement, j'emploie indifféremment les deux. Aujourd'hui, l'appellation complète du pays est « République de l'Union du Myanmar ».








Mosquée en feu suite aux émeutes de Meikhtila, le 21 mars 2013 









Voir notamment sur le site d'Arte : « La malédiction des Rohingyas »



Voir le site Info-Birmanie et sa page Facebook














Birmanie ou Myanmar





Régions et Etats de la Birmanie/Myanmar






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Enfant rohingya dans le camp de réfugiés de Thet Kal Pyin à Sittwe, Arakan, 7-9 -2016.







samedi 26 novembre 2016

Absence



Pendant longtemps j’ai cru que l’absence est manque.
Et je déplorais, ignorant, ce manque.
Aujourd’hui je ne le déplore plus.
Il n’y a pas de manque dans l’absence.
L’absence est une présence en moi.
Et je la sens, blanche, si bien prise, blottie dans mes bras,
que je ris et danse et invente des exclamations joyeuses,
parce que l’absence, cette absence incorporée,
personne ne peut plus me la dérober.

Carlos Drummond de Andrade, « La machine du monde : Et autres poèmes ».





Carlos Drummond de Andrade





      La plupart des gens fuient la solitude pour ne pas affronter ce sentiment d'absence qui peut les tarauder des jours et des nuits durant. L'absence est ce manque cruel de ceux qu'on aime, de ceux ou celles qu'on désire, de ceux ou celles qui nous font rêver, de ceux ou celles qui nous compléteraient dans notre inachèvement existentiel, qui auraient ce pouvoir de nous octroyer ce sentiment de plénitude. C'est pourquoi, le plus souvent, on déplore souvent ce manque, cette absence. Malédiction et traversée cruelle du désert, voilà comment on voit généralement ce manque, cette absence.


     Pourtant, il y a une autre façon de vivre l'absence, une autre façon de l'habiter. Si on ne cherche pas désespérément à fuir cette absence, si on laisse ce vide en nous se déployer calmement, si on laisse cette douce mélancolie des personnes seules en ce monde se répandre comme les volutes de fumées dans l'air, alors on peut changer de regard sur cette absence. On sent qu'il y a une présence dans l'absence, présence des personnes qu'on aime et qui habitent notre cœur. En ce sens, l'absence représente plus que la simple présence, parce que quand on est en compagnie de quelqu'un, on est seulement en présence de cette personne, tandis que dans la solitude, il y a l'absence, mais aussi la présence de ceux qui nous hantent. Et cette absence-là, pleine de présences, de lieux, de moments et de gens, pleine d'un sentiment joyeux et bienveillant, personne ne peut vous l'enlever, ni vous la dérober. Voilà un cheminement poétique de l'absence, du manque à la joie.




Henri Cartier-Bresson, Paris, 1953




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mercredi 23 novembre 2016

La question de l'avortement



     L'interruption volontaire de grossesses est-elle une faute morale, voire un crime ? C'est là un débat qui a été extrêmement passionnel dans notre société. Aujourd'hui, l'avortement est légal dans la plupart des pays européens malgré un intense lobbying de l’Église catholique pour restreindre ce croit des femmes à disposer de leur corps. En Espagne et en Pologne, le vent a tourné plutôt en faveur des détracteurs de l'avortement ; ce qui suscite une énorme mobilisation des partisans de la liberté de choix. Aux États-Unis, les « pro-life » s'affrontent aux « pro-choice » ; et l'élection de Donald Trump a renforcé la position des « pro-life ».

    Un ami m'a récemment demandé ce que pensent les bouddhistes de cette question de l'avortement. La question est : comment se positionner face à l'avortement selon une éthique bouddhiste ? Le premier principe éthique dans le bouddhisme est de ne pas détruire la vie des êtres doués de conscience. Or les fœtus sont dotés d'une conscience. Au moment même de la conception, il y a la rencontre des trois éléments indispensables : la « semence » mâle, la « semence » femelle et la conscience. Donc oui, a priori, l'avortement est une action néfaste puisque le fœtus est doué de conscience. Il convient de l'éviter au maximum. Par contre, contrairement aux religions du Livre, la contraception n'est pas interdite. Voire elle est même prônée afin d'éviter les problèmes de transmission des MST ainsi que les grossesses indésirées. Je souviens d'avoir vu des grands panneaux vantant l'usage du préservatif dans les rues de Dharamsala (la ville où habite le dalaï-lama en Inde) fin des années '90.

 Néanmoins, le bouddhisme est une éthique conséquentialiste en ce qu'elle envisage les conséquences de l'action plutôt que l'action elle-même pour juger du bien ou du mal. Par exemple, tuer un être conscient est mal. Mais si on est sur un bateau et qu'un forcené ou un terroriste menace de tuer tout le monde sur le bateau, il n'est pas immoral de tuer cet homme afin de préserver la vie d'un plus grand nombre de personnes. Appliquée à l'avortement, cette approche conséquentialiste pousse un certain nombre de maîtres bouddhistes à avoir une approche pragmatique de l'avortement, et à ne pas trop condamner les avortements dans la mesure où le fait de faire naître l'enfant risque d'apporter un trop grand nombre de malheurs pour l'enfant à naître et autour de lui.

    Je pense expressément au lama tibétain Dilgo Khyentsé (qui a été le maître de Matthieu Ricard notamment). À la question : « Qu'arrive-t-il à la conscience d'un bébé lors d'un avortement ou lorsqu'il meurt en bas âge ? Que peuvent faire ses parents pour l'aider ? », Dilgo Khyentsé répond :
« La conscience de ceux qui meurent avant la naissance, lors de la naissance ou en bas âge traversera à nouveau les états du bardo et prendra une nouvelle existence. On peut accomplir pour eux les mêmes pratiques purificatoires que pour les morts : la pratique de purification et la récitation du mantra de Vajrasattva, l'offrande de lampes, la purification des cendres, etc... ».

      Sogyal Rimpotché ajoute : « Dans le cas d'un avortement, si les parents éprouvent des remords, le fait de reconnaître leur acte, de demander le pardon et d'accomplir avec ferveur la pratique de purification de Vajrasattva sera d'un grand secours. Ils peuvent également offrir des lampes votives, sauver des vies, aider leur prochain ou parrainer un projet humanitaire ou spirituel, et dédier cela au bien-être et à l'éveil futur de la conscience du bébé1 ».

     Il y a là la reconnaissance que l'avortement reste un acte négatif, mais il ne faut pas le dramatiser à outrance. Un fœtus est un être doué de conscience, mais ce n'est pas un être humain pleinement formé qui pourrait avoir une vie indépendante. C'est assimilable au fait de consommer de la viande. Il s'agit d'une faute morale indéniablement, mais je ne pense pas qu'on puisse mettre sur le même plan que le meurtre d'un être humain, comme le font les mouvances chrétiennes qui militent contre l'avortement et qui assimilent le nombre d'avortements pratiqués chaque année en Europe au génocide qui a été perpétré à Auschwitz ou dans les autres camps de concentration nazi. La conscience d'un fœtus ne peut pas être sérieusement comparée à la conscience d'un être humain.

     On pourrait me rétorquer qu'il y a dans le fœtus une potentialité d'un être humain. Je me rappelle des affiches satyriques des mouvances anarchistes et libertaires qui comparait la masturbation à un acte génocidaire ! Mais même l'acte de copulation dans le plus strict respect des règles du mariage est aussi un génocide, puisqu'un seul spermatozoïde sortira vainqueur dans la course à mort entre les millions de spermatozoïdes pour atteindre l'ovule (deux ou trois éventuellement dans le cas des jumeaux et des triplés).

      Selon moi, il faut prendre en compte le développement même de la conscience au sein du fœtus ; et plus, la grossesse va à son terme, plus on a une conscience développée, plus la faute morale est lourde d'accomplir un avortement. Les lois qui limitent l'interruption volontaire de grossesse à une certaine durée me semble en ce sens tout-à-fait raisonnable.

      Je m'oppose donc à la position chrétienne qui condamne intégralement l'avortement et cherche à l'interdire. Cette position ne me paraît pas légitime : outre qu'elle exagère la gravité de l'acte, qu'elle fasse peser une contrainte de péché et de culpabilité sur le corps des femmes, elle a des conséquences désastreuses. Du temps où l'avortement était illégal, les femmes qui ne pouvaient pas ou en voulaient pas avoir d'effet avortaient dans des conditions terribles avec ce qu'on appelait des « faiseuses d'anges » qui opéraient souvent avec des aiguilles à tricoter dans des conditions d'hygiène absolument déplorables. Aujourd'hui, dans un centre de planning familial, les femmes et parmi elles, les jeunes femmes, peuvent disposer de toutes sortes de conseils et elles pratiquent l'IVG dans des conditions sanitaires optimales.

     Pour autant, je ne me rallierai pas au camp qui fait de l'avortement un simple choix personnel, comme on décide de la marque de ses nouvelles baskets. La liberté des femmes à disposer de leur corps ne peut pas être un argument pour nier la conscience en gestation qui est en train de croître dans ce corps de femme. Par ailleurs, j'ai eu plusieurs témoignages de personnes proches qui ont vécu un avortement comme un traumatisme. On n'enlève pas un enfant à l'intérieur de soi comme on extrait un dent cariée.

     Donc, si j'étais employé dans un centre de planning familial, je pense que j'essayerai de dissuader dans la mesure du possible les femmes qui souhaiteraient accomplir un avortement, mais mon souci serait également d'agir par compassion et en faisant preuve de compréhension. Je ne me permettrai pas de culpabiliser ces femmes comme le font les fondamentalistes chrétiens. Dans l'acte d'avortement, il peut y avoir toutes sortes de motivation, parfois une peur de l'avenir, le sentiment de se sentir incapable d'assumer la naissance d'un enfant dont il faudra s'occuper et être responsable. Qui suis-je pour me permettre de juger ? Il y aura donc des cas où je penserai probablement que l'avortement est la meilleure solution ; et il y aura d'autres cas, cela m'apparaîtra comme un acte regrettable, mais j'accepterai l'idée que je ne peux pas me poser en juge de tout le monde.

     En fait, s'il y a un point nodal où il faut agir, c'est l'information sur les moyens de contraception. Plutôt que de devoir être confronté au dilemme douloureux de l'avortement, il vaut mieux ne pas enfanter du tout. Et la contraception est un bon moyen pour éviter les grossesses indésirées. Ce genre de position risque de ne pas faire plaisir aux chrétiens qui condamnent la contraception au même titre que l'avortement, comme une manière de s'opposer à la volonté de Dieu. Si c'était la volonté de Dieu que l'on ne se prémunisse pas des grossesses indésirées, pourquoi a-t-Il consenti à ce que l'humanité invente le préservatif et la pilule ?

       Je pense aussi que, pour les personnes qui ne désirent pas avoir d'enfant, il est bon de privilégier toutes les formes de sexualité qui ne présentent aucun risque d'engendrer un marmot. Pour être très concret : masturbation réciproque, fellation, caresses, massages... Bon, ce genre de position risque de ne pas plaire non plus à l’Église catholique et aux chrétiens de manière générale. Pour eux, la sexualité toute entière devrait se limiter au seul souci de la reproduction de l'espèce et bannir tout souci du plaisir mutuel, surtout en ce qui concerne les femmes. Les chrétiens feront valoir aussi que la chasteté est un très bon moyen de contraception, le meilleur de tous sans doute. C'est effectivement vrai, mais la spiritualité gagnerait beaucoup à dégager la chasteté de la peur des conséquences et la peur des maladies vénériennes. Sinon la chasteté s'apparente plus à une forme de castration qu'autre chose. L'anarchiste Léo Campion disait d'ailleurs : « De toutes les perversions sexuelles, la chasteté est la plus étrange ». Je pense que cette formule est vraie si la chasteté devient une forme de complaisance dans la crainte du péché et du corps des autres.

******


       Voilà donc ce qu'il me semble raisonnable de penser de l'avortement. Essayer de défendre la vie dans la mesure du possible, sans acharnement. Dans tous les cas, faire preuve de compassion et venir en aide aux femmes qui sont confrontées à cette situation, même si elles font des choix qu'on approuve pas nécessairement. Repenser la sexualité qui est à l'origine des grossesses désirées ou indésirées, éclairer cette partie de notre vie avec al pleine conscience et ne pas oublier les moyens de contraception. Voilà ce que je dirais de cette question de l'avortement.












1 Sogyal Rimpotché, Le livre tibétain de la vie et de la mort, éd. de la Table Ronde, pp. 492-493.







Léonard de Vinci  (vers 1510-1512)
Foetus et paroi interne de l'utérus








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vendredi 11 novembre 2016

Everybody knows



Everybody knows







Everybody knows that the dice are loaded
Everybody rolls with their fingers crossed
Everybody knows that the war is over
Everybody knows the good guys lost
Everybody knows the fight was fixed
The poor stay poor, the rich get rich
That's how it goes
Everybody knows

Everybody knows that the boat is leaking
Everybody knows that the captain lied
Everybody got this broken feeling
Like their father or their dog just died

Everybody talking to their pockets
Everybody wants a box of chocolates
And a long stem rose
Everybody knows

mercredi 2 novembre 2016

Le sentier de la méditation



Le sentier de la méditation








     Voici une image classique dans le bouddhisme tibétain qui représente la progression dans śhamatha, la quiétude ou calme mental dans la méditation. Shamatha (shiné en tibétain, samatha en langue pâlie) est un des deux versants de la méditation avec vipaśhyanā (lhaktong en tibétain, vipassanā en pâli). Là où il s'agit principalement d'apaiser le mental dans śhamatha, il s'agira dans vipaśhyanā d'établir une vision plus profonde et plus perçante des phénomènes tels qu'ils sont. L'un ne va pas sans l'autre, mais notre représentation tibétaine se concentre surtout dans la pratique de śhamatha.

      On présente souvent en effet śhamatha comme un préalable nécessaire pour la pratique de la vision pénétrante ou vipaśhyanā. L'image qui revient souvent est celle d'une eau agitée dont le fond ne serait pas visible du fait même de l'agitation de l'eau. Laisser l'eau reposer dans une tranquillité permettra de goûter à ce calme et à cette eau apaisée, mais aussi de voir à travers elle. Néanmoins, cette vision de śhamatha et vipaśhyanā comme deux étapes successives de la méditation, bien qu'elle soit utile d'un point de vue pédagogique, n'est pas à 100% pertinente du point de la méditation. On peut très bien cultiver la vision juste des phénomènes avant même d'avoir complètement apaisé le mental. On peut voir ainsi l'impermanence des phénomènes, la vacuité et le non-soi de ces phénomènes ainsi que le caractère insatisfaisant et douloureux de notre expérience de ce monde de phénomènes sans avoir un esprit absolument apaisé et concentré. Néanmoins, si on ne cultive pas la quiétude et la concentration, cette vision de la véritable réalité sera juste un concept dans notre esprit. On se dira : « Oui, les choses sont impermanentes, ce que j'expérimente est illusion, la souffrance traverse chaque instant de mon existence », mais une fois plongé à nouveau dans le tourbillon de la vie, on se remettra à prendre les événements pour tout-à-fait réels, tout ce qu'on verra nous semblera permanent et on fera tout pour trouver un bonheur dans ce monde matériel. Seule une conscience complètement apaisée et concentrée grâce à śhamatha permettra de dissiper le voile des illusions qui recouvrent l'esprit humain.



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     Venons-en au sentier de śhamatha que décrit l'image tibétaine. Au début, on a le moine qui court après son esprit sous la forme d'un éléphant en furie et après son attention sous les traits d'un petit singe malicieux. Dans la philosophie bouddhique, l'esprit est souvent comparé à un éléphant, un animal massif qui devient dangereux quand il devient incontrôlable. Le philosophe indien Shantidevā explique développe ainsi cette métaphore de l'esprit-éléphant :

« Dans ce monde, les éléphants sauvages et fous furieux
Ne causent pas autant de mal
Que n'en cause dans l'enfer intolérable
Cet éléphant : l'esprit débridé.

Mais si l'élephant-esprit est solidement lié
Par la corde de l'attention,
Toutes les peurs disparaissent
Et tous les vertus viennent dans la main1 ».

     Quand l'éléphant se meut rapidement dans une direction, il est très difficile pour un homme de l'arrêter. L'éléphant a une puissance colossale qui le rend difficile à maîtriser. Pareillement, l'esprit peut s'engager dans des directions imprévues que nous ne pouvons maîtriser : on peut subitement se laisser emporter par la colère, beaucoup plus ce qu'aurait souhaité notre volonté consciente. On peut être entraîné à voir les choses en noir ; la déprime nous envahit, et là encore, la volonté est impuissante à changer notre humeur du jour. La puissance de nos émotions est souvent comme un torrent incontrôlable, et nous souffrons de ces emportements.

    À côté de cette force lourde d'inertie qu'est l'esprit-éléphant, il y a quelque chose de beaucoup plus volatile et inconstant qui est notre attention, ici représentée sous les traits d'un singe espiègle. Comme le dit le Bouddha : « Tout comme un singe dans une forêt se jette de branche en branche, saisit une branche et puis la laisse, de même ce qui est appelé la « pensée », le « mental » ou la « conscience » change sans cesse, nuit et jour. Ce qui est appelé la « pensée », le « mental » ou la « conscience »se produit comme une chose et se disperse comme une autre chose2 ». Une autre image traditionnelle montre l'attention comme un petit singe enfermé dans une maison avec six fenêtres et qui sauterait constamment de l'une à l'autre. Ces six fenêtres étant les six facultés sensorielles : vision, audition, odorat, goût, toucher et mental (le mental est considéré comme une faculté sensorielle qui perçoit les idées, les concepts, les souvenirs, les créations de l'imagination, les désirs, les émotions, etc...).

     Le problème de ce petit singe, c'est qu'il est constamment distrait par les phénomènes qu'il perçoit dans le monde et par ses propres pensées. Il ne tient pas en place, il n'est dès lors pas en mesure de s'apaiser et d'apaiser l'éléphant-esprit ; il n'est pas non plus capable de se concentrer afin d'apporter des solutions pour les problèmes de l'éléphant-esprit.

    La méditation doit donc dès lors agir sur deux tableaux : ramener d'une part l'attention à l'instant présent sans crispation, garder l'agilité du singe, mais éviter qu'il se disperse dans toutes les directions et qu'il soit obnubilé par la moindre agitation. D'autre part, purifier l'éléphant-esprit de sa négativité, de son ignorance et de ses pensées noires et arriver à le monter pour qu'il aille dans la direction souhaitée.


    1°) Le premier stade de la méditation est donc la prise de conscience que l'éléphant-esprit se rue dans toutes les directions en écrasant tout sur son passage et que le singe-attention s'égaie d'une branche à l'autre de notre expérience, d'un stimulus à l'autre, d'une pensée à l'autre. Le méditant sous les traits du moine se doit de courir tant après l'éléphant qu'après le petit singe. On le voit muni d'une corde pour récupérer tant bien que mal le fougueux pachyderme et un crochet pour rattraper l'espiègle primate.

     2°) Le méditant n'a toujours pas rattrapé ni le singe, ni l'éléphant ; mais on peut constater que ceux-ci ont ralenti la cadence. Ce n'est pas une course effrénée comme au début de la méditation. La méditation est une pratique extrêmement progressive dont les effets se font ressentir lentement, lentement, lentement... Au début, les pensées et l'attention partent dans tous les sens. La méditation est d'abord la prise de conscience de l'activité bouillonnante de l'esprit et de l'agitation mentale qui reste souvent si pas inconsciente, en marge de la conscience de notre ego. Une fois que l'on répète la pratique de s'asseoir en méditation, de rester dans la conscience de l'instant présent et de laisser l'esprit et l'attention se manifester dans toutes sortes de direction, s'agiter et se diffracter dans toutes sortes de représentations physiques ou mentales. Il faut voir cela comme le ciel regarderait les nuages. Ce n'est pas parce que des nuages obscurcissent le ciel que le ciel cesse d'être le ciel. Le ciel laisse l'espace à ces nuages se manifester, mais ne s'identifie jamais à ces nuages ; et puis il laisse ces nuages se dissiper et être emportés par d'autres vents et disparaître. De la même façon, la conscience ne doit pas s'identifier à des pensées ou des perceptions passagères, mais laisser ces pensées et ces perceptions se dissiper d'elles-mêmes. Ce faisant, les pensées et les perceptions ont moins de force sur le mental : ce n'est pas parce que des pensées noires ou des perceptions douloureuses nous accablent dans le moment présent que la conscience doit se sentir malheureuses.

     On voit aussi dans ce deuxième stade que le singe et l'éléphant perdent tous deux de leur noirceur. C'est que la négativité perd de son pouvoir, mais que le pratiquant purifie son esprit en pratiquant les quatre qualités incommensurables que sont l'amour bienveillant, la compassion, la joie et l'équanimité. Cela vient aussi de la conduite éthique, de la mise en pratique du Noble Sentier Octuple (la vue juste, la pensée juste, la parole juste, l'action juste, les moyens d'existence juste, l'effort juste, l'attention juste et la concentration juste) ainsi que la confiance dans les Trois Refuges : le Bouddha, le Dharma et la Sangha. Le Bouddha incarne le but à atteindre, le Dharma est le moyen pour parvenir à ce but et la Sangha des Êtres Nobles est la communauté des gens qui ont cheminé et qui cheminent actuellement sur ce Noble Sentier Octuple et qui parviennent ou sont parvenus à des résultats importants et significatifs sur ce chemin. Cette Sangha est à la fois un modèle pour nous, un encouragement à dépasser notre condition ou nos faiblesses personnelles, et la conscience qu'il faut être solidaire avec ceux qui cheminent dans la Voie du Dharma.

      On remarquera aussi qu'un grand feu jouxtait la route au premier stade, et que, dans le deuxième stade, ce feu a décru en intensité. Ce feu symbolise l'effort à fournir pour se maintenir sur une longue durée en méditation. Au début, notre agitation est tellement grande que notre méditation est très instable tant au niveau du corps qu'au niveau de l'esprit. On a tout le temps envie de bouger ; l'inconfort est grand et l'esprit compte chaque minute comme autant d'heures à passer dans le calvaire ! Mais progressivement, on s'habitue à la posture de la méditation ainsi qu'à l'immobilité. Il faut moins d'énergie pour maintenir la méditation en place ; et progressivement, on gagnera en confort lentement, lentement, lentement...

     3°) Au troisième stade, l'éléphant a ralenti sa cadence et marche devant le méditant. Par ailleurs, il s'est retourné vers lui, se montrant plus sensible à lui, même s'il est encore très dissipé. Le méditant a pu lui passer la corde du rappel à son cou. De manière générale, la négativité tend à diminuer tant chez le singe que chez l'éléphant, mais un petit animal fait son apparition : un lapin qui symbolise une forme de torpeur subtile. Cette torpeur ne nous endort pas comme la torpeur grossière ; elle plonge le méditant dans une rêverie agréable, très difficile à distinguer du réel. On plane comme sur une mer étale, on se sent bien, mais cette sensation délicieuse nous écarte du réel tel qu'il est, de ce que nous éprouvons réellement dans l'instant présent. Ce lapin symbolise un obstacle subtil dont il faudra se méfier durant toute notre progression, car il peut nous empêcher d'aller au cœur même des choses.

     4°) Au quatrième stade, le moine s'est encore rapproché de l'éléphant monté du lapin. La noirceur des trois animaux décroît. Le feu de l'effort est moins important, mais il ne faut pas relâcher sa persévérance.

   5°) Le cinquième stade est d'abord marqué par l'arbre fruitier qui se trouve en bordure du chemin. Sur cet arbre, le singe se met à cueillir les fruits des pensées profondes et lumineuses. Cela peut sembler être une bonne chose ; mais du point de vue de la méditation, c'est une forme d'égarement subtil : on se détourne de l'attention à l'instant présent pour se divertir de belles pensées profondes certes, mais qui ne sont pas l'objet de l'attention. C'est à contrecœur qu'il va falloir demander au singe de redescendre de l'arbre. La méditation exige de nous que l'on se dépouille même des pensées spirituelles belles et profondes. Même si celles nous élèvent ou nous magnifient, elles deviennent des obstacles dès lors qu'elles nous détournent de la conscience du moment présent.

     À partir de ce cinquième stade, c'est le méditant qui prend les devants et oriente la marche. À ce stade, on ne subit plus passivement les événements ; mais on peut insuffler la joie et le bonheur dans chaque moment vécu. La purification des états mentaux et de l'attention prend de l'ampleur. Et le tout est plus harmonieux.

    6°) Au sixième stade, le moine ne doit même plus tirer l'éléphant-esprit avec son crochet. Il le suit comme un ami fidèle. Le rappel de la méditation est constant sans qu'on soit obligé de ramener constamment l'esprit à l'objet de la méditation. L'attention se manifeste, y compris quand on n'est pas en train de méditer. La conscience des quatre établissements de l'attention (corps, sensations, esprit, objets de l'esprit) est là, alors qu'on est occupé à marcher, à travailler, à faire la vaisselle, à regarder la télévision.... Le lapin a disparu.

    7°) Au septième stade, on assiste à une scène vraiment paisible. La marche ne doit plus être dirigée. L'esprit évolue comme bon lui semble. Cela n'affectera pas la méditation en elle-même. Il reste bien quelques impuretés résiduelles, quelques obscurcissements de la conscience et de l'attention ; mais cela a vraiment diminué.

    8°) L'impureté a complètement disparu. La méditation se produit, naturellement et continue. Le discours mental s'est apaisé pour laisser la place au silence. La joie et le bonheur anime constamment l'esprit qui entre dans les sphères élevées de dhyāna (jhāna en langue pâlie), l'absorption méditative. Le singe-attention s'est fondu dans l'acte même de la méditation et dans le ciel de l'esprit. Il imprègne chaque instant de conscience, toutes les facultés sensorielles et chaque pensée... Le feu de l'effort a lui aussi disparu.

    9°) Au neuvième stade, le méditant et l'esprit-éléphant sont au repos complet. Une immense équanimité envahit l'espace de la conscience et imprègne l'expérience. La pratique de śhamatha s'est complètement réalisé.

 S'il faut reprendre le chemin, c'est pour parachever vipaśhyanā, la vision pénétrante. Le méditant brandit alors l'épée enflammée de la Perfection de Sagesse, attribut du bodhisattva Mañjuśhri, épée qui tranche les voiles de l'illusion et de l'ignorance, afin de décourvir la réalité telle qu'elle est.



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     Toute cette description des étapes de la méditation est vraiment très intéressante, même si je pense qu'il ne faut pas trop s'attacher non plus à ces schémas théoriques. Quand on pratique la méditation, il ne sert à rien de se dire : « je suis arrivé à tel ou tel niveau de la méditation ». Chaque instant de la méditation est un éternel recommencement. On ne devrait pratiquer chaque méditation comme si c'était la première fois qu'on faisait de la méditation. « Esprit zen, esprit du débutant » disait Shunryu Suzuki. En méditation, il y a des hauts et des bas. On est parfois très calme ; et puis, à d'autres moments, l'agitation revient au galop. L'important est de comprendre la valeur du moment présent et abandonner l'attachement aux choses, laisser être ce qui est, se détendre en présence de toutes les imperfections de notre vie.


Puisse ce souffle de la méditation se répandre dans toutes les directions comme un flux bénéfique, pour le profit et le bonheur du plus grand nombre.









1 Shāntideva, Bodhisattvacaryāvatāra, V, 2 et 3. « Vivre en Héros pour l’Éveil », traduction de Georges Driessens, Points / Sagesses, Paris, 1993,p. 51.

2 Assutavā Sutta, Samyutta Nikayā, III, 1-5, traduit dans : Môhan Wijayaratna, « Les entretiens du Bouddha », Points Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2001, p. 198.





















Pour un commentaire beaucoup plus détaillé des pratiques du Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration, voir : 

En compagnie du souffle :  

     Commentaire au Soûtra de l'Attention au Va-et-vient de la Respiration 



Les Quatre Demeures de Brahmā : amour illimité, compassion illimitée, joie illimité et équanimité illimitée


Méditation des Quatre Incommensurables





Voir également : 


- Commentaires sur « L’Art de la Méditation » de Matthieu Ricard : voir le texte

     Pourquoi les enseignements du Bouddha sont-ils si rarement cités par les lamas du bouddhisme tibétains ? Est-ce que la méditation sur la nature de l'esprit n'occulte pas l'établissement de l'attention portée sur le corps (telle que le Bouddha l'enseigne dans le Soutra des Quatre Etablissements de l'Attention) ? Les soutras du Petit Véhicule ont-ils un intérêt dans la méditation sur la vacuité telle que l'expriment les soutras de la Perfection de Sagesse ? Comment intégrer les différents Véhicules du bouddhisme ?




Slowly, slowly, slowly.... : voir le texte
       Le progrès lent et graduel de la méditation. Comment arriver à la pleine conscience ?




Méditer à la piscine 

       Beaucoup de gens aiment faire quelques longueurs à la piscine pour se relaxer. C'est effectivement quelque chose de délassant de se baigner dans l'eau et d'activer l’entièreté de son corps. Mais je trouve que la piscine est aussi excellent endroit pour pratiquer la méditation et l'attention. 





Faut-il une bonne respiration pour méditer ?


On m'a récemment posé la question : je ne peux pas pratiquer la méditation de l'attention portée à la respiration, puisque je suis asthmatique. Que dois-je faire ? Il se trouve que je suis, moi aussi, asthmatique. En fait, le fait de respirer bien ou mal n'a rien à voir avec la pratique de l'attention telle qu'est enseignée par le Bouddha. Il s'agit de prêter attention à la respiration, pas de la réguler à tout prix. Même pendant une crise d'asthme, on continue à inspirer et expirer. Vous le faites difficilement du fait de la crise, mais vous le faites, sinon vous seriez mort. Il faut seulement prendre conscience de cette conscience de cette respiration et laisser l'esprit se calmer et se libérer de lui-même.









Qu'est-ce que la compassion?


        On pense parfois que la compassion consiste à s'affliger soi-même de la détresse des autres, mais, dans la philosophie du Bouddha, rien de tout cela : la compassion est définie comme le souhait ardent que les autres soient libérés de la souffrance et des causes de la souffrance.





Joie 

   Qu'est-ce que la joie spirituelle prônée par le Bouddha ?





    L'équanimité dans la méditation, l'apaisement des remous de la vie. Comment la pratiquer ? Comment la mettre en œuvre dans la vie de tous les jours ?










Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.





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